Affiche constructiviste en vermillon, noir et crème : un escalier noir qui descend vers rien, et une silhouette sur le seuil d'une porte ouverte.
Hapax

Hapax n°32

2026-10-14 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — Éducation et pédagogie

1. IA et cognition des jeunes — La plateforme de chatbots compagnons que des millions d’adolescents ont fréquentée dépose son bilan moins d’un an après leur en avoir fermé l’accès

Character Technologies, propriétaire de la plateforme de conversation Character.AI, a déposé une demande de placement sous chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites tard le lundi 12 octobre, devant le tribunal des faillites du district du Delaware, à Wilmington. L’entreprise déclare des actifs et des passifs compris chacun entre 50 et 100 millions de dollars, une perte d’exploitation de 8 à 9 millions de dollars par mois, et douze millions d’utilisateurs actifs mensuels. Ceux-ci passent en moyenne cent vingt minutes par jour sur le service. C’est, au chiffre près, le plafond quotidien que l’entreprise avait imposé aux moins de dix-huit ans en octobre 2025 avant de l’abaisser à zéro. Walt Disney a déposé une offre de 20 millions de dollars pour une licence sur le code, et une estimation de 180 millions pour une soixantaine de salariés.

« La plateforme sera fermée » : le dépôt de bilan arrive onze mois après l’annonce de l’exclusion des mineurs

Character.AI, 12 octobre 2026 — https://blog.character.ai/an-update-on-character-ai/ CBS News, 13 octobre 2026 — https://www.cbsnews.com/news/character-ai-files-bankruptcy-disney-license/ Reuters, 13 octobre 2026 — https://globalnews.ca/news/12100373/character-ai-bankrupt-disney/ TechCrunch, 29 octobre 2025 — https://techcrunch.com/2025/10/29/character-ai-is-killing-the-chatbot-experience-for-minors/

La déclaration sous serment déposée au tribunal est signée de Colin M. Adams, directeur général de Character Technologies et, simultanément, Senior Managing Director chez Areté Partners, le conseil financier que l’entreprise propose au tribunal. Il attribue la situation à des « significant legal, regulatory and operational headwinds » (de graves obstacles juridiques, réglementaires et opérationnels). Le billet publié par l’entreprise le 12 octobre précise l’alternative : « If such a bid is unavailable, however, the platform will be wound down » (Si une telle offre n’est pas disponible, la plateforme sera fermée). La vente doit être conclue fin novembre ou début décembre. D’ici là, les abonnements restent actifs et la facturation inchangée : « Yes, your subscriptions remain active, and billing is unchanged for now » (Oui, vos abonnements restent actifs et la facturation est inchangée pour l’instant).

Onze mois et demi plus tôt, le 29 octobre 2025, le prédécesseur d’Adams, Karandeep Anand, avait annoncé la mesure qui a vidé la plateforme de ses utilisateurs les plus jeunes : « we will remove the ability for under 18 users to engage in any open-ended chats with AI on our platform » (nous supprimerons la possibilité, pour les utilisateurs de moins de dix-huit ans, d’engager des conversations ouvertes avec une IA sur notre plateforme). L’extinction était programmée pour le 25 novembre 2025, avec un plafond transitoire de deux heures par jour ramené progressivement à zéro. Anand ajoutait : « It’s safe to assume that a lot of our teen users probably will be disappointed » (On peut raisonnablement supposer que beaucoup de nos utilisateurs adolescents seront déçus). Il a quitté l’entreprise depuis ; Disney l’a recruté comme directeur technique en septembre 2026, avec une partie de l’équipe d’ingénierie.

La mesure d’octobre 2025 est intervenue après une série de procédures. Une famille de Floride avait engagé contre l’entreprise et contre Google la première action pour mort injustifiée visant une société d’intelligence artificielle aux États-Unis, après le suicide d’un garçon de quatorze ans qui, selon la plainte, entretenait une relation affective et sexuelle avec un personnage nommé « Dany ». Le reproche portait sur l’absence de mécanisme d’alerte en cas d’usage prolongé. Plusieurs de ces affaires ont été réglées au début de 2026. Le procureur général du Kentucky, Russell Coleman, a poursuivi l’entreprise en janvier, estimant que ses personnages avaient « preyed on children and led them into self-harm » (ciblé des enfants et les ont conduits à l’automutilation). La Pennsylvanie a déposé plainte le 1er mai 2026 après qu’un personnage s’était présenté comme psychiatre agréé dans cet État, avec un numéro de licence inventé ; cette plainte fait état de plus de vingt millions d’utilisateurs actifs mensuels.

Cinq millions de recettes mensuelles contre huit à neuf de pertes : ce que coûte un compagnon artificiel

PPC Land, 13 octobre 2026 — https://ppc.land/character-ai-loses-8m-a-month-despite-2-5m-in-monthly-ad-sales/ TechCrunch, 13 octobre 2026 — https://techcrunch.com/2026/10/13/just-5-years-in-interactive-chatbot-platform-character-ai-files-for-bankruptcy/ Decrypt, 13 octobre 2026 — https://decrypt.co/380894/character-ai-bankruptcy-disney-users-grief-resources

Les comptes versés au dossier donnent, pour août 2026, environ 5,3 millions de dollars de produits mensuels : 2,5 millions de recettes publicitaires et 2,8 millions d’abonnements. Les deux lignes ont progressé — la publicité partait d’environ 0,5 million en juillet 2025, les abonnements de 0,6 million en janvier 2024. Du côté des charges, le calcul sur processeurs graphiques représente 56,1 millions de dollars de janvier à août 2026, soit 45 % des charges d’exploitation, contre 19,7 millions de masse salariale. La consommation nette de trésorerie s’établit à 8,2 millions pour le seul mois d’août.

Rapportés aux douze millions d’utilisateurs actifs, les 5,3 millions de produits mensuels représentent quarante-quatre cents par utilisateur et par mois — le calcul est de notre fait et ne figure pas dans le dossier — pour une soixantaine d’heures d’usage. L’entreprise a levé plus de 193 millions de dollars selon PitchBook, atteint une valorisation d’un milliard lors d’un tour de 150 millions mené par Andreessen Horowitz, et encaissé en août 2024 un accord de licence d’environ 2,7 milliards de dollars avec Google sur ses modèles. Elle a lancé un abonnement allégé à 4,99 dollars par mois ou 2,49 dollars par semaine.

Ce que Disney achète, ce qui reste à la succession, et cent soixante-trois millions d’utilisateurs que l’entreprise ne tient pas pour des créanciers

Forbes, 13 octobre 2026 — https://www.forbes.com/sites/siladityaray/2026/10/13/characterai-files-for-bankruptcy-disney-bids-20-million-after-copyright-dispute/ PPC Land, 13 octobre 2026 — https://ppc.land/disney-budgets-180m-for-character-ai-staff-20m-for-the-bankrupt-company/ PPC Land, 13 octobre 2026 — https://ppc.land/character-ai-says-its-163-million-users-are-not-bankruptcy-creditors/

Disney intervient comme stalking-horse, premier enchérisseur de référence : 20 millions de dollars pour une licence perpétuelle non exclusive sur le code — entraînement, sécurité, service — et sur neuf brevets, dont 5,5 millions non remboursables versés le 18 septembre, 2 millions de dépôt remboursable et 12,5 millions à la clôture. D’autres candidats peuvent surenchérir. L’application, la marque, les données des utilisateurs, leurs conversations et les modèles finis ne figurent pas dans ce périmètre : ils restent à la succession, et donc disponibles pour une autre offre. Le différend qui avait opposé les deux entreprises en septembre 2025, lorsque Disney avait mis en demeure la plateforme de retirer ses personnages protégés, s’achève ainsi par une licence consentie.

La term sheet annexée à la requête sur les procédures d’enchères, document 15 du dossier 26-11603 (BLS) déposé le 13 octobre, chiffre séparément ce que Disney consacre aux personnes. Sa section 5, citée par PPC Land, estime à environ 180 millions de dollars la rémunération et les primes de fidélisation d’une soixantaine de salariés sur trois ans — soixante-cinq offres, dont six postes jugés clés, et un fonds de rétention de 30 millions versé aux premier et deuxième anniversaires. Ces sommes, précise le document, « will be payable directly to employees and will not constitute consideration payable to the Company » (seront payables directement aux salariés et ne constitueront pas une contrepartie payable à la société). Le chiffre est une estimation de l’acquéreur, non un engagement ferme ; il vaut neuf fois ce que l’acquéreur verse à l’entreprise elle-même.

Le document 8, déposé le même jour, porte sur la publicité de la procédure. Sa note de bas de page 7 avance que notifier « all of the Debtor’s current and past platform users (approximately 163 million), even through email, would be cost-prohibitive » (tous les utilisateurs actuels et passés de la plateforme du débiteur — environ 163 millions — même par courriel, serait d’un coût prohibitif). La phrase qui l’introduit fixe la position juridique : « While the Debtor does not believe its current and past platform users are creditors to whom notice must be provided » (Bien que le débiteur n’estime pas que ses utilisateurs actuels et passés soient des créanciers auxquels une notification doive être adressée). L’avis d’ouverture sera donc publié sur le blog de l’entreprise, sur le site de son agent de réclamations et sur ses pages communautaires. Les créanciers reconnus comme tels — Google pour 4 148 944 dollars, DigitalOcean pour 1 953 100, Fireworks.ai pour 813 900, contestés en partie — reçoivent, eux, une notification postale et un préavis de vingt et un jours.

« Une conversation avec un guide IA de soutien » : ce que l’entreprise propose à ceux qui perdront leur interlocuteur

Character.AI, centre d’aide — https://support.character.ai/hc/en-us/articles/42649759119003-Resources-You-Can-Turn-To De Freitas, Castelo, Uğuralp et Oğuz-Uğuralp, Nature Human Behaviour, 3 septembre 2026 — https://www.nature.com/articles/s41562-026-02569-3

Une page d’aide intitulée « Resources You Can Turn To » (Des ressources vers lesquelles vous tourner) accompagne l’annonce. Elle propose trois recours, dans cet ordre. Le premier s’intitule « Talk it through first » (En parler d’abord) : « This short conversation with a supportive AI guide helps you figure out what you valued most about your chats » (Cette courte conversation avec un guide IA de soutien vous aide à déterminer ce que vous appréciiez le plus dans vos échanges). Vient ensuite Koko, association présentée comme proposant « short mini-courses proven to help improve your wellbeing » (de courts modules dont l’efficacité sur le bien-être est démontrée). En troisième position figurent les lignes d’écoute : « Free, confidential support from real people via online chat, text, WhatsApp, or phone » (Un soutien gratuit et confidentiel assuré par de vraies personnes, par conversation en ligne, SMS, WhatsApp ou téléphone).

La recherche permet de mesurer ce dont il est question. Julian De Freitas, Noah Castelo, Ahmet Kaan Uğuralp et Zeliha Oğuz-Uğuralp ont publié le 3 septembre 2026 dans Nature Human Behaviour l’analyse de 54 861 publications et des réponses de 1 452 participants répartis sur sept enquêtes, à partir de deux expériences naturelles : le retrait du jeu de rôle érotique sur Replika et le déploiement de GPT-5 sur ChatGPT. Leur formulation est explicite : « AI companions function as attachment figures such that disruptive updates are associated with separation distress » (les compagnons IA fonctionnent comme des figures d’attachement, de telle sorte que les mises à jour perturbatrices sont associées à une détresse de séparation). Les publications négatives augmentent de 24,7 points de pourcentage pour Replika — intervalle de confiance à 95 % de 20,1 à 29,2 — contre 13,0 points pour ChatGPT. L’écart sur la tristesse atteint un d de Cohen de 2,67 contre 1,41 ; sur la détresse psychique, 1,72 contre 0,63. Un d de 0,8 est conventionnellement tenu pour un effet fort. Les utilisateurs de Replika déclarent par ailleurs une proximité supérieure à celle de liens humains ordinaires : un d de 0,47 par rapport à un ami.

Ces résultats portent sur des mises à jour, non sur une fermeture, et sur deux services dont aucun n’est celui qui dépose son bilan. Les auteurs concluent que leurs données doivent servir aux entreprises et aux régulateurs à « evaluate psychological risks of generative AI updates » (évaluer les risques psychologiques des mises à jour d’IA génératives).

Conclusion

Les deux heures quotidiennes que l’entreprise avait fixées comme palier avant l’extinction des comptes de mineurs sont devenues la moyenne de ceux qui sont restés. Cet usage n’a pas suffi à payer les processeurs qui le servaient : 56,1 millions de dollars de calcul sur huit mois pour 5,3 millions de produits mensuels. Le dossier du Delaware traite séparément trois objets que l’affaire avait jusqu’ici mêlés : le code et les brevets, vendus ; les personnes, recrutées pour neuf fois ce prix ; et les conversations, qui restent à la succession, sans que leurs auteurs soient regardés comme des créanciers ayant droit à un avis. Pour un enseignant, c’est la troisième ligne qui porte : les échanges que des adolescents ont tenus pendant deux ans avec des personnages de fiction sont aujourd’hui un actif dont le sort se décide devant un tribunal des faillites, et la procédure ne prévoit pas de les en informer.