
Hapax n°30
Bloc 1 — La grande image
1. Réponses réglementaires — Dix-sept jours sans accès aux modèles, puis l’accès rendu, sans qu’un texte soit publié dans un sens ni dans l’autre
Qui examine un modèle avant que le public l’utilise ? La question a cessé d’être technique. Elle s’est réglée en septembre par une demande non écrite de l’exécutif américain adressée à des entreprises privées, et elle s’est dérèglée dimanche par un retournement que personne n’a signé. Entre les deux, dix-sept jours pendant lesquels l’organisme public britannique chargé d’évaluer les systèmes les plus avancés a travaillé sans les voir.
« Britain to get first look at new AI systems after White House U-turn » : l’accès anticipé rétabli pour Anthropic, Google DeepMind et OpenAI
The Telegraph, Tony Diver, 11 octobre 2026, repris par AOL — https://www.aol.com/articles/britain-first-look-ai-systems-184607000.html TNW, Alina Maria Stan, 25 septembre 2026 — https://thenextweb.com/news/white-house-openai-anthropic-uk-ai-security-institute-models
Le 24 septembre, Sophia Cai et Joseph Bambridge révélaient dans Politico que l’Office of the National Cyber Director, le bureau du directeur national de la cybersécurité rattaché à la présidence américaine, avait demandé à OpenAI et à Anthropic de ne plus transmettre leurs nouveaux modèles à l’AI Security Institute britannique avant que le gouvernement des États-Unis les ait lui-même testés. Un responsable britannique a confirmé l’information à Bloomberg le lendemain. La justification donnée à Politico par un haut responsable de l’administration est la suivante : « Because they’re American companies and this has been our policy with every new frontier model that comes out » (« parce que ce sont des entreprises américaines, et c’est notre politique pour chaque nouveau modèle de pointe qui sort »).
L’effet a été immédiat sur un modèle précis. Anthropic a réservé Mythos 5.1 à « only available to a set of U.S. organizations » (« disponible seulement pour un ensemble d’organisations américaines »), et l’entreprise a refusé de commenter auprès de Politico. OpenAI n’a pas répondu à Bloomberg, et la Maison-Blanche à aucun des deux titres.
Interrogé par une commission parlementaire, Henry de Zoete, directeur de l’institut britannique, avait maintenu par écrit que son équipe conservait un « prerelease access to some of the world’s most capable models » (« un accès avant publication à certains des modèles les plus capables au monde »). Un porte-parole du gouvernement britannique avait pour sa part rappelé le principe : « These risks do not stop at national borders and no country can tackle them alone » (« ces risques ne s’arrêtent pas aux frontières nationales, et aucun pays ne peut les traiter seul »).
Dimanche 11 octobre, The Telegraph a écrit que la décision avait été inversée et que l’institut recevrait désormais un accès anticipé aux modèles d’Anthropic, de Google DeepMind et d’OpenAI. Le journal attribue ce retournement aux démarches de Kanishka Narayan, ministre britannique chargé de l’intelligence artificielle, et précise qu’il s’agit de ce qu’il comprend de la décision, sans annonce officielle. Dix-sept jours séparent la révélation de la coupure de celle de son retrait.
Aucun communiqué de la Maison-Blanche n’a accompagné la demande initiale ni son abandon. Aucun engagement écrit ne fixe la durée de l’accès rétabli. Aucun des laboratoires concernés n’a publié ce qu’il transmet, à qui, et à quel stade de développement.
Conclusion
L’accès anticipé de l’institut britannique ne repose sur aucun instrument juridique : il s’obtient par demande et se retire par demande. Les deux mouvements de septembre et d’octobre l’ont établi en trois semaines. Ce qui est présenté au public comme une vérification indépendante des systèmes avant leur mise à disposition dépend donc d’un arrangement que rien n’oblige à durer, et dont les deux gouvernements n’ont publié ni le contenu ni les conditions.
2. Risques technologiques — Trois centres de données du même groupe mis à l’arrêt en quatre jours, dont celui qui héberge deux superordinateurs d’entraînement
Les centres de calcul ne sont plus seulement des bâtiments coûteux à construire et à refroidir. Ils sont désignés et atteints. Du 8 au 11 octobre, trois sites du groupe russe Yandex ont été frappés par des drones ukrainiens, et le premier des trois abritait deux des trois superordinateurs servant à entraîner son modèle de langue.
« Operations at the data centre have been completely suspended » : arrêt total à Vladimir, après Sassovo et la région de Kalouga
Al Jazeera, 11 octobre 2026 — https://www.aljazeera.com/news/2026/10/11/russias-yandex-says-data-centre-in-vladimir-shut-down-after-drone-attack Reuters, 11 octobre 2026, repris par The Moscow Times — https://www.themoscowtimes.com/2026/10/11/russias-yandex-says-data-center-in-vladimir-shut-down-after-drone-attack-a93942
Dimanche 11 octobre, Yandex — groupe russe de technologie et d’intelligence artificielle — a annoncé par une alerte diffusée sur Telegram que son centre de données de Vladimir, à l’est de Moscou, était entièrement hors service après une frappe de drone. Le texte de l’entreprise est sec : « Operations at the data centre have been completely suspended » (« l’exploitation du centre de données est entièrement suspendue »), et « The remaining resource configuration is considered unstable » (« la configuration des ressources restantes est considérée comme instable »). Plusieurs services du groupe sont devenus inaccessibles, la plateforme a basculé en mode d’urgence, et aucun blessé n’a été signalé.
Le site de Vladimir est le troisième touché en quatre jours. Le 8 octobre, celui de Sassovo, au sud-est de Moscou, a été mis hors service : il héberge des dizaines de milliers de serveurs et deux des trois superordinateurs que Yandex utilise pour développer son modèle. Le 9 octobre, le centre de la région de Kalouga, au sud-ouest de la capitale, a été partiellement arrêté. Le groupe exploite cinq grands centres de données.
Volodymyr Zelensky a commenté la première de ces frappes : « We always respond in mirror-like fashion » (« nous répondons toujours de manière symétrique »). La formule rattache ces attaques aux frappes russes sur les installations énergétiques ukrainiennes, et désigne donc l’infrastructure de calcul comme une cible de même nature qu’une centrale.
Ce qui change ici n’est pas qu’un centre de données soit atteint — les sites de Yandex l’avaient déjà été. C’est la succession : trois installations du même opérateur en quatre jours, et le choix de commencer par celle qui concentre la capacité d’entraînement.
Conclusion
Un modèle de langue dépend de quelques bâtiments identifiables, dont la liste est publique et l’adresse connue. La séquence du 8 au 11 octobre montre ce que cela coûte quand ces bâtiments se trouvent dans un pays en guerre : deux des trois superordinateurs d’entraînement d’un opérateur national sont arrêtés, et le groupe fonctionne en mode d’urgence.