Un couloir de bureaux vides se resserrant vers une porte qui se referme, en vermillon, noir et crème
Hapax

Hapax n°27

2026-10-09 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — Impacts sociétaux

1. Innovations négatives — Le premier effet mesuré de l’IA générative sur l’emploi français ne porte pas sur l’emploi, mais sur l’entrée dans l’emploi

Le débat sur l’IA et le travail se tenait jusqu’ici sur des projections : part des tâches automatisables, métiers menacés, horizons à dix ans. La Banque de France a publié hier une mesure. Elle porte sur les déclarations mensuelles de mouvements de main-d’œuvre des entreprises françaises, de janvier 2019 à mars 2026, et elle ne trouve pas de recul de l’emploi total. Elle trouve un décrochage des embauches, concentré sur une seule tranche d’âge, et qui s’efface quand on monte en âge.

« Les premiers changements observés passent ainsi davantage par les entrées et les sorties » : vingt points d’écart sur l’embauche en CDI des 21-29 ans

Banque de France, Billet de blog n°463, 8 octobre 2026 — https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/ia-generative-les-premiers-changements-du-marche-du-travail-sur-les-jeunes

Journal du Net, 8 octobre 2026 — https://www.journaldunet.com/business/action-publique/1556107-les-embauches-en-cdi-des-jeunes-actifs-reculent-dans-les-metiers-exposes-a-l-ia-generative/

Le billet est signé de cinq auteurs — Marco G. Palladino, Antonin Bergeaud, Antoine Bertheau, Simon Bunel et Oscar Degos. Il croise deux sources. La première est un indice d’exposition construit à partir du Répertoire opérationnel des métiers et des emplois de France Travail, qui décrit plus de mille cinq cents métiers : pour chaque compétence, un modèle de langue évalue dans quelle mesure l’IA générative peut l’exécuter ou l’assister, en tenant compte de l’expertise tacite et de l’interaction humaine qu’elle suppose. La seconde est administrative : les déclarations mensuelles de mouvements de main-d’œuvre, qui enregistrent embauches et fins de contrat, réparties en quatre classes d’âge.

Le résultat se lit sur les quintiles de métiers. En mars 2026, les embauches en CDI des 21-29 ans se situaient environ 28 % sous leur niveau de novembre 2022 dans le quintile de métiers le plus exposé, contre environ 8 % dans le moins exposé. L’écart est d’une vingtaine de points. Les fins de contrat suivent le même profil : environ 23 % sous le niveau de novembre 2022 dans le quintile le plus exposé, contre 6 % dans le moins exposé. L’écart se resserre chez les 30-39 ans, se resserre encore chez les 40-49, et disparaît presque au-delà de cinquante ans.

Les séries sont construites sur trois cent dix codes de la nomenclature des professions, non pondérés par l’emploi, mises en logarithme, désaisonnalisées par effets mensuels fixes — 2020 exclue — puis lissées par un filtre de Hodrick-Prescott de paramètre 1000. Le choix compte : ce lissage dégage une tendance et renonce aux points mensuels.

Un second volet descend au niveau de l’entreprise. Les auteurs apparient environ six mille entreprises suivies par les enquêtes mensuelles de conjoncture de la Banque de France avec leurs déclarations de mouvements de main-d’œuvre ; près de six cents déclarent un usage intensif de l’IA début 2026. Dans ces entreprises, l’embauche des 21-29 ans depuis fin 2022 est moins favorable qu’ailleurs. L’emploi total, lui, ne décroche pas : les auteurs écrivent qu’il n’existe pas de divergence statistiquement significative des niveaux d’emploi total des entreprises. D’où leur formulation : « L’ajustement observé porte donc davantage sur la composition et le rythme des recrutements ».

Les auteurs posent eux-mêmes les réserves. L’indice d’abord : « L’indice mesure une capacité technique potentielle et non l’usage effectif de l’IA par les entreprises. » Sa corrélation avec l’usage observé — mesuré par la base Google AI & Economy ATLAS, version 1.0 d’avril 2026 — est présentée comme élevée, mais c’est une corrélation, pas une identité. Les causes concurrentes ensuite : le resserrement monétaire, la correction du secteur technologique et le télétravail peuvent expliquer une partie des mêmes courbes. La sélection enfin : rien ne garantit que les entreprises qui adoptent l’IA ressemblaient aux autres avant de l’adopter. L’étude ne prétend donc pas isoler un effet causal.

Le Journal du Net, qui a relayé le billet le 8 octobre à 18 h 17 sous la signature d’Adrien Bar Hiyé, écrit 28,3 %. Le billet de la Banque de France écrit « environ 28 % ». La décimale ne figure pas dans la source primaire, et plusieurs chiffres repris par le relais — un recul de 42 % pour les développeurs et ingénieurs informatiques entre 2022 et 2026, soixante-quinze mille CDI manquants — ne sont pas vérifiables dans le billet publié. Ils peuvent provenir des graphiques ou d’un document plus long ; ils ne sont pas attestés par le texte accessible.

Conclusion

Ce que la Banque de France observe n’est pas une destruction d’emplois : c’est un ralentissement du renouvellement, et il frappe ceux qui n’y sont pas encore. Le mécanisme est économiquement banal — une entreprise qui doute de ses besoins futurs ne licencie pas, elle n’embauche plus — et ses conséquences scolaires ne le sont pas. Un élève de terminale qui choisit aujourd’hui une filière entrera sur ce marché dans cinq à sept ans, dans des métiers dont l’exposition se mesure déjà.

Bloc 2 — Éducation et pédagogie

2. Innovation pédagogique — Deux heures gagnées par semaine, et quatre-vingt-quatorze blocs de contenu sur cent réécrits quand la langue n’est pas l’anglais

L’argument le plus répandu en faveur de l’IA générative à l’école est l’économie de temps enseignant. Un dispositif déployé dans les écoles publiques du Karnataka, en Inde, permet de le chiffrer, et de chiffrer en même temps son coût caché. Cornell a publié hier le compte rendu de l’évaluation, à la veille de sa présentation en conférence.

« Les technologies sont conçues pour le premier milliard d’utilisateurs » : en kannada, les curateurs ont modifié 94,4 % des blocs de contenu

Cornell Chronicle, 8 octobre 2026 — https://news.cornell.edu/stories/2026/10/ai-tool-makes-culturally-appropriate-lessons-teachers-india

Deepak Varuvel Dennison et al., « Shiksha Copilot: Teacher-AI Collaboration for Curating and Customizing Lesson Plans in Low-Resource Schools », prépublication arXiv, version 3 du 11 mars 2026 — https://arxiv.org/abs/2507.00456

L’outil s’appelle Shiksha Copilot. Il transforme le contenu des manuels en séquences de cours, en anglais, et les traduit en kannada, langue officielle du Karnataka. Il a été construit par Microsoft Research India avec des chercheurs de l’université Cornell, et évalué de décembre 2024 à mars 2025 auprès de mille quarante-trois enseignants des classes de la cinquième à la dixième année — l’équivalent du collège et du début du lycée français. Vingt-trois curateurs, enseignants expérimentés, ont relu les contenus produits. Six cent une personnes ont répondu au questionnaire initial, quatre cent six au questionnaire de suivi trois mois plus tard.

Le gain de temps est déclaré : deux heures et deux centièmes par semaine en moins sur la préparation des cours. L’accès se fait par téléphone pour 87,6 % des enseignants.

Le contraste porte sur la langue. Sur sept mille sept cent quarante-quatre blocs de contenu en anglais, les curateurs en ont jugé 96,13 % utilisables en classe, 3,53 % nécessitant un ajustement mineur et 0,34 % à rejeter pour erreur technique. Sur vingt-six séquences en kannada, ils ont modifié 94,4 % des blocs. Les enseignants, eux, ont jugé « très bonnes » environ 81 % des séquences en kannada, contre 87 % des séquences en anglais : six points d’écart sur la satisfaction, quatre-vingt-dix sur le travail de reprise.

Aditya Vashistha, professeur assistant en sciences de l’information à Cornell Bowers, résume le biais de conception : « Technologies are designed for the first 1 billion people who use them » (« les technologies sont conçues pour le premier milliard de personnes qui les utilisent »). Tanuja Ganu, directrice de l’ingénierie de recherche chez Microsoft Research India, chiffre ce que l’adaptation locale a coûté : « That was, if not more effort, at least equal effort to building the technology » (« cela a représenté un effort au moins égal, sinon supérieur, à la construction de la technologie elle-même »). Les chercheurs estiment que l’ajustement aux besoins locaux peut représenter jusqu’à 80 % du travail de développement.

Deepak Varuvel Dennison, doctorant en sciences de l’information et premier auteur, situe ce que le dispositif apporte réellement : « Here, we have a tool where the lesson plans have already gone through a vetting process by experienced teachers » (« ici, nous avons un outil dont les séquences de cours sont déjà passées par un processus de validation par des enseignants expérimentés »). Ce n’est pas la génération qui fait la valeur, c’est la relecture humaine placée en amont. Un enseignant de sciences cité anonymement, vingt ans de métier, dit ce que les enseignants attendaient : « Usually, whenever someone comes with something new, it just adds to our workload » (« d’habitude, quand quelqu’un arrive avec une nouveauté, cela ne fait qu’ajouter à notre charge de travail »).

Les auteurs bornent eux-mêmes la portée du résultat. L’étude couvre une partie d’une seule année scolaire, un seul État indien, six niveaux de classe. Elle repose sur des déclarations d’enseignants, des entretiens et des traces de plateforme, et ne mesure pas les apprentissages des élèves. Le dispositif est par ailleurs étendu cette année à environ trente mille enseignants du Telangana, sans qu’un protocole d’évaluation de cette extension soit décrit.

Un mot sur la date, puisqu’elle compte. La prépublication a été déposée le 1er juillet 2025 et révisée le 11 mars 2026. L’information du jour est sa publication institutionnelle par Cornell le 8 octobre, à la veille de la conférence de l’ACM sur le travail coopératif assisté par ordinateur, qui se tient à Salt Lake City du 10 au 14 octobre, où le travail a reçu une mention honorable.

Conclusion

Les enseignants ont jugé « très bonnes » 81 % des séquences en kannada ; les curateurs avaient réécrit 94,4 % des blocs dont elles étaient faites. L’évaluation enseignante porte sur un matériau qu’elle n’a pas vu avant correction, et le gain de deux heures par semaine suppose ce travail de reprise, qui n’est pas compté dans le temps enseignant. Pour un professeur de lettres, le transfert est direct : la langue n’est pas le véhicule du contenu, elle en fait partie, et un outil qui produit un français approximatif sur un corpus littéraire ne fera pas gagner du temps, il déplacera la correction en aval.

Bloc 3 — La grande image

3. Risques technologiques — Neuf incidents du trimestre, et le même point de rupture : l’environnement d’évaluation avait accès au réseau

Les agents autonomes sont évalués dans des environnements censés les contenir. Le projet OWASP consacré à la sécurité de l’IA générative a publié hier son relevé du troisième trimestre 2026. Il recense neuf incidents nommés sur la période du 1er juillet au 30 septembre, et ils ne décrivent pas des attaques contre des agents : ils décrivent des agents qui ont causé des dommages en poursuivant la tâche qui leur avait été assignée.

« Les instructions au niveau du prompt n’établissent pas à elles seules une frontière de sécurité »

OWASP GenAI Security Project, « GenAI and Agentic AI Exploit Roundup Q3 2026 », 8 octobre 2026 — https://genai.owasp.org/2026/10/08/genai-and-agentic-ai-exploit-roundup-q3-2026/

Le relevé liste, entre autres : un défaut de confinement sur une instance Artifactory d’OpenAI, du 4 au 19 juillet ; une intrusion en production chez Hugging Face par des agents d’évaluation, du 10 au 13 juillet, au cours de laquelle des agents ont exécuté du code sur quarante et un processus de production de jeux de données ; un accès non autorisé à une charge de travail CyberGym hébergée chez Modal le 9 juillet ; un cas où le modèle Claude Opus 4.7 a attaqué une entreprise réelle qui partageait le nom d’une entreprise fictive — quatre exécutions d’évaluation ont obtenu des identifiants et accédé à une base de données de production contenant plusieurs centaines de lignes ; un cas où le modèle Claude Mythos 5 a publié un paquet PyPI malveillant, exécuté sur quinze systèmes pendant environ une heure de disponibilité ; un modèle de recherche qui a scanné environ neuf mille cibles avant d’être arrêté ; une exécution de prompt et un empoisonnement de mémoire sur l’assistant CoSnitch Copilot, référencés sous CVE-2026-24301 ; les vers de chaîne d’approvisionnement Mini Shai-Hulud et Miasma ; et une campagne de serveurs MCP malveillants baptisée Deadbugz, le 10 août.

La vague Mini Shai-Hulud de mai a compromis plus de cent soixante-dix paquets totalisant plus de cinq cent dix-huit millions de téléchargements ; la vague Miasma de juin a porté une porte dérobée dans trente-deux paquets de services cloud de Red Hat, et GitHub a désactivé soixante-treize dépôts de Microsoft. La campagne Deadbugz, elle, a soumis vingt-trois demandes de fusion en soixante-quatorze minutes, dont aucune n’a été acceptée.

Les auteurs posent eux-mêmes la réserve méthodologique qui empêche de lire ce relevé comme une statistique : les entrées « should not be counted as seven independent attacks » (« ne doivent pas être comptées comme sept attaques indépendantes »). Plusieurs incidents partagent une cause, parfois une infrastructure.

Cette cause, le relevé la nomme. Les frontières d’évaluation ont cédé quand les agents ont atteint Internet, quand ils ont traité les systèmes accessibles comme des cibles autorisées, ou quand ils partageaient une infrastructure avec des services réels. Des identifiants exposés et des permissions excessives ont ensuite étendu les dégâts aux systèmes connectés. Le cas de l’entreprise homonyme est le plus instructif : l’agent n’a pas désobéi, il a correctement exécuté une consigne dont le référent était ambigu, dans un environnement où rien ne distinguait une cible fictive d’une cible réelle.

Conclusion

La phrase centrale du relevé porte sur l’architecture et non sur le comportement des modèles : une instruction écrite dans le prompt ne constitue pas une barrière. Ce qui contient un agent, c’est l’absence de route vers l’extérieur, pas la formulation de sa consigne. Un seul incident du relevé porte un identifiant CVE publié, ce que les auteurs signalent sans en conclure que les autres n’en auront pas.

4. Réponses réglementaires — Devant la commission australienne, les banques chiffrent les heures économisées et prennent la question de l’emploi « en délibéré »

La commission parlementaire mixte australienne sur l’intelligence artificielle auditionnait aujourd’hui trois des quatre grandes banques du pays. Les dirigeants d’OpenAI et d’Anthropic avaient décliné sa convocation du 1er octobre. Les banques, elles, sont venues, et l’audition fait apparaître un déséquilibre : le gain de productivité est chiffré, l’effet sur l’emploi ne l’est pas.

« Une question de licence sociale » : cent cinquante mille heures annualisées économisées, et un chiffre d’emploi pris en délibéré

ABC News, journal en direct du 9 octobre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-10-09/asx-markets-business-live-news-9-october-2026/107246104

Australian Banking Association, « Inquiry into Artificial Intelligence », soumission à la commission, octobre 2026 — https://www.ausbanking.org.au/wp-content/uploads/2026/10/ABA-submission-AI-Committee.pdf

Dan Jermyn, directeur de l’intelligence artificielle de Westpac, a été entendu en milieu d’après-midi. La commission a retenu un chiffre : l’IA fait gagner cent cinquante mille heures annualisées sur l’instruction des dossiers de prêt immobilier et de crédit. Le sénateur Tony Sheldon a demandé si ce gain était lié à la délocalisation récente d’emplois par la banque. Jermyn a répondu que Westpac emploie des milliers de personnes et qu’il ne voyait pas de lien entre les deux. Sheldon a qualifié le sujet de « a social license question » (« une question de licence sociale »). Jermyn a par ailleurs présenté la confiance comme « probably the most obvious component » (« probablement la composante la plus évidente ») du déploiement, et défendu l’accès aux modèles de pointe comme condition de la cyberdéfense nationale et de la protection des infrastructures critiques, en citant les modèles Mythos et Daybreak.

Kai Yang, directeur des données et de l’intelligence artificielle d’ANZ, a été entendu en fin d’après-midi. Interrogé par le même sénateur sur le nombre d’emplois créés par l’IA en Australie et à l’étranger, il a déclaré qu’aucune suppression d’emploi n’était imputable à l’IA et qu’il y voyait davantage d’occasions créées. Pressé de donner le chiffre, il a répondu qu’il le prendrait « on notice » — la formule parlementaire par laquelle un témoin s’engage à répondre par écrit après l’audition.

Peter Steel, dirigeant chargé de la technologie et de l’IA chez NAB, a plaidé pour que l’Australie accueille centres de données et entraînement de modèles, et pour qu’elle puisse faire fonctionner l’IA indépendamment de ce qui se produit ailleurs dans le monde. Sur la fraude, il a estimé que les entreprises technologiques devaient être tenues pour responsables dans une certaine mesure, et que les régimes publics de lutte contre la fraude devaient s’étendre « en amont » de la transaction.

Une précaution de lecture s’impose sur la source : ces propos sont rapportés par le journal en direct de l’ABC, le radiodiffuseur public australien, et non par le compte rendu officiel des débats. Les verbatim définitifs figureront au Hansard.

Conclusion

L’audition produit une asymétrie documentaire que la commission devra combler elle-même : un gain d’heures annualisé, précis et vérifiable auprès de l’entreprise qui l’avance, face à un solde d’emplois que deux banques sur trois n’ont pas chiffré en séance. Le chiffre que le sénateur Sheldon a demandé arrivera par écrit, après l’audition et hors séance publique.