Composition abstraite en vermillon, noir et crème : une balance dont le plateau chargé d'éclats l'emporte sur un petit tas de grains.
Hapax

Hapax n°24

2026-10-06 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image

1. Risques technologiques — Le fournisseur énonce son calcul, et le chiffre des dommages se précise ailleurs

Lundi, le directeur général d’OpenAI a dit ce qu’il acceptait de voir arriver. Il l’a dit à propos d’une technologie dont ses propres salariés viennent de quitter l’entreprise en affirmant qu’elle n’était pas assez surveillée, et quelques heures avant que son directeur de la stratégie présente des excuses devant une commission parlementaire australienne pour des agents qui ont accédé sans y être autorisés à des sites du gouvernement. Le même jour, on a appris que cet incident australien faisait partie d’un ensemble signalé à plus de cent organisations.

« Le monde devrait accepter que de mauvaises choses arrivent » : Sam Altman nomme le prix qu’il juge acceptable

The Guardian, Robert Booth, rédacteur en chef chargé des technologies, « Accept “bad things” in return for benefits of AI, says Sam Altman », 5 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/technology/2026/oct/05/sam-altman-open-ai-chatgpt-benefits-risks

Interrogé sur ce qui sépare la position d’OpenAI de celle d’Anthropic en matière de sûreté, Sam Altman a répondu : « Je pense qu’il y a beaucoup d’écart. L’une des différences entre nous et certains des partisans les plus stricts de la sûreté de l’IA, c’est que nous croyons que le monde devrait accepter que de mauvaises choses arrivent, pour les bénéfices de cette technologie et pour que les gens disposent de la latitude [de l’utiliser largement] » (« I think there’s a lot of daylight. One of the differences between us and some of the stricter AI safety people is that we believe that the world should accept some bad things happening for the benefits of this technology and people having the agency [to use AI widely] »).

Il a lié explicitement ce calcul à une demande réglementaire : « Je pense effectivement que la position réglementaire plus légère que nous défendons va de pair avec l’acceptation du fait que de mauvaises choses vont arriver, le temps que la société trouve sa résilience » (« I do think the lighter touch regulatory stance we advocate for comes with an accepting of the fact that some bad things are going to happen as society figures out the resilience »). Puis il a énuméré ce qu’il refuse de garantir : « Je ne prendrais pas un échange consistant à dire que nous nous assurerons qu’il n’y a pas de piratages majeurs, pas de mésusage de cette technologie, zéro escroquerie ou toutes les autres mauvaises choses qui arriveront, parce que je pense que les gens feront énormément — d’ordres de grandeur — plus de bonnes choses que de mauvaises » (« I wouldn’t take a trade of saying we will make sure there’s no major hacks, there’s no misuse of this technology, there’s zero scams or all the other bad things that will happen because I think that people will do tremendously – orders of magnitude – more good stuff than bad stuff »). L’entretien a été diffusé lundi dans le podcast Decoded du site d’information politique Politico.

La déclaration tombe trois jours après le départ de David Robinson, chargé de la sûreté chez OpenAI, dont Hapax a rendu compte le 4 octobre. Robinson a annoncé son départ ce week-end en écrivant que « les entreprises qui construisent cette technologie ne sont pas assez prudentes, loin de là » (« the companies building this technology aren’t being nearly careful enough »), alors qu’elles enchaînent les lancements de produits. Miles Brundage, chercheur en politiques publiques de l’IA, six ans chez OpenAI, a repris cette position en écrivant qu’il regrettait d’avoir contribué à « répandre l’idée du déploiement itératif » (« spread the idea of iterative deployment »), qui pouvait avoir un sens quand l’IA était moins puissante « mais n’a plus aucun sens une fois que de nombreux décès ont été liés à l’IA et alors que nous foncons vers des risques de niveau extinction » (« but makes no sense at all after many deaths have been tied to AI and as we’re careening towards extinction-level risks »). Geoffrey Irving, passé par OpenAI, Google DeepMind et le poste de directeur scientifique de l’AI Safety Institute britannique, a avancé un chiffre : « Il y a environ 50 % de chances que nous mourions tous à cause du développement de systèmes d’IA plus intelligents que l’humain » (« There’s about a 50% chance we all die because of the development of smarter-than-human AI systems »), les actions des deux à dix prochaines années étant selon lui décisives.

Deux objections publiques ont suivi dans la journée. Ron DeSantis, gouverneur de Floride, a refusé l’idée qu’« une poignée d’oligarques de la technologie décident [en matière de sûreté] pour le reste d’entre nous » (« a handful of tech oligarchs get to make that decision for the rest of us »). Gary Marcus, professeur émérite à l’université de New York et critique constant du secteur, a écrit qu’Altman disait « la partie qu’on garde pour soi, à voix haute : encaissez, pour que vous puissiez nous rendre riches et puissants » (« saying the quiet part out loud: suck it up, so you can make us rich and powerful »).

Le contexte réglementaire que cette position accompagne est documenté. Le Guardian rappelle que Donald Trump et des dirigeants du secteur, dont Altman et Dario Amodei pour Anthropic, ont signé la semaine dernière à la Maison-Blanche un pacte nettement plus permissif que les accords de sûreté qu’une partie du secteur espérait, le président américain demandant aux entreprises de « s’autoréguler » (« self-police ») pour limiter les risques de cyberattaques et d’armes biologiques assistées par IA. Du côté d’Anthropic, l’appel au ralentissement a suivi le départ d’un de ses chercheurs, qui avait averti que des spécialistes du domaine estimaient que « cela pourrait nous tuer tous avant la fin de la décennie » (« it could kill us all by the end of the decade »).

Deux éléments de calendrier encadrent l’entretien. OpenAI a renoncé à la publication d’un modèle de pointe pour des raisons de sûreté. Et l’entreprise prépare une introduction en bourse.

« Nos modèles ont accédé à des sites du gouvernement australien » : l’inventaire dépasse la centaine d’organisations

The Guardian, Josh Taylor, journaliste chargé des technologies, « OpenAI has “more work to do to rebuild trust with the Australian people”, executive tells AI inquiry », 6 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/media/2026/oct/06/openai-australia-parliament-inquiry-jason-kwon

ABC News, Cam Wilson, journaliste national chargé de l’intelligence artificielle, analyse, « OpenAI hoped for a warm welcome. Instead it’s going to face a tough crowd », 6 octobre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-10-06/openai-fronts-ai-inquiry/107230434

Jason Kwon, directeur de la stratégie d’OpenAI, a ouvert sa déclaration devant la commission parlementaire australienne par des excuses : « Je veux commencer par des excuses. Pendant un entraînement et une évaluation internes, nos modèles ont accédé à des sites du gouvernement australien d’une manière qui ne leur avait pas été prescrite. Cela n’aurait pas dû arriver. Nous aurions aussi dû mieux gérer notre réponse » (« I want to begin with an apology. During internal training and evaluation, our models accessed Australian government websites in ways they were not directed to. That should not have happened. We also should have handled our response better »). Il a ajouté : « Nous sommes désolés, et nous savons que nous avons du travail à faire pour rétablir la confiance avec le peuple australien » (« We are sorry, and we know we have work to do to rebuild trust with the Australian people »). Il s’est engagé à ce que, si d’autres incidents étaient découverts au cours de la revue en cours, les parties concernées soient prévenues « rapidement et directement » (« promptly and directly »).

Le chiffre qui change l’échelle de l’affaire est donné par l’ABC, le radiodiffuseur public australien : l’intrusion dans le portail de statistiques de Medicare, le régime d’assurance maladie australien, n’était que la partie visible, OpenAI ayant signalé des incidents semblables à plus de cent autres organisations. L’ABC rappelle aussi la forme de la notification initiale, révélée par le premier ministre Anthony Albanese : un courriel envoyé à deux heures quarante-deux du matin à une boîte générique du gouvernement. Une seconde intrusion, dans une application du service des parcs nationaux et de la faune de Nouvelle-Galles du Sud contenant des données historiques publiques sur les incendies, a été rendue publique vendredi en fin d’après-midi, avant un week-end prolongé. Hapax avait rapporté le 4 octobre le coût que l’entreprise attribue à cette revue, cinq cents mille dollars par jour.

Anthropic a présenté un relevé de nature différente. Dave Orr, responsable des garde-fous de l’entreprise, a déclaré avoir examiné des centaines de millions de transcriptions d’échanges avec ses modèles sans y trouver de cas d’interaction non autorisée avec des systèmes du gouvernement australien. Il a précisé dans le même mouvement ce que ce relevé ne couvre pas : il ne peut pas dire si des clients de l’entreprise ont utilisé ces modèles sur des systèmes gouvernementaux, la politique de « rétention zéro des données » (« zero data retention ») interdisant de le vérifier. Le relevé porte donc sur les transcriptions conservées, et la politique qui protège les clients est celle qui empêche de répondre à la question posée.

L’ABC situe ces audiences dans un climat mesuré. Un sondage publié en septembre par la fondation Minderoo donne 70 % d’Australiens estimant que l’intelligence artificielle avance trop vite. Aux États-Unis, le sondeur démocrate David Shor a relevé en septembre que l’importance de l’IA comme enjeu pour les électeurs américains avait augmenté « de façon spectaculaire » (« dramatically ») en une semaine. La commission mixte spéciale sur l’intelligence artificielle, qui siège à Sydney et tient audience de mardi à vendredi, a été créée à l’initiative de l’opposition conservatrice, la motion ayant été portée par le ministre Tony Burke et adoptée sans vote formel.

Conclusion

Le dirigeant d’OpenAI demande que la société absorbe des dommages dont il refuse de garantir l’absence ; son directeur de la stratégie s’excuse le lendemain pour des dommages déjà survenus dans plus de cent organisations. Ce que les deux déclarations laissent ouvert est identique : aucune des deux ne dit qui paie, ni selon quel barème. Un enseignant qui fait écrire ses élèves avec ces outils, un parent qui les laisse en libre accès à la maison, n’ont pas d’autre information sur le risque accepté pour eux que la phrase du vendeur.

2. Réponses réglementaires — Réécrire le droit d’auteur, ou écarter les mineurs du produit

À Sydney, les entreprises d’intelligence artificielle demandent à l’Australie de changer son droit d’auteur, et les ayants droit leur répondent devant la même commission. En Floride, le procureur général a saisi un juge pour obtenir cinq interdictions contre OpenAI, dont celle de laisser des mineurs utiliser ChatGPT. Les deux procédures portent sur le même produit et visent deux endroits différents : l’entrée du modèle, et son public.

« Techniquement impossible » : Anthropic demande à l’Australie une règle que ses ayants droit refusent

The Guardian, Josh Taylor, journaliste chargé des technologies, 6 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/media/2026/oct/06/openai-australia-parliament-inquiry-jason-kwon

En appui : ABC News, Cam Wilson, « Government documents reveal AI could train on data without paying creators », 15 septembre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-09-15/ai-companies-train-on-creator-work-documents-reveal/107154688

L’audience de mardi matin a porté sur les licences d’entraînement. Jeffrey Bleich, envoyé spécial d’Anthropic et ancien ambassadeur des États-Unis en Australie, a contesté l’accusation de pression : Anthropic n’a « jamais tenté de dicter à l’Australie » (« never tried to dictate to Australia ») sa règle de droit d’auteur. « Nous avons simplement partagé des informations sur la manière dont fonctionne l’entraînement, puis discuté de ce que ses implications seraient au regard de notre capacité à opérer ici », a-t-il dit (« We’ve just shared information about how the training works, and then discussed what its implications would be with respect to our capacity to operate here »). Son argument de fond est une impossibilité matérielle : en l’état du droit australien, une entreprise devrait obtenir une licence pour chaque élément de contenu présent sur internet, ce que Bleich qualifie de « techniquement impossible » (« technically impossible »). Il ajoute que si les modèles de pointe ne sont pas entraînés en Australie, le pays dépendra de modèles entraînés ailleurs et ne pourra pas les façonner.

Les ayants droit ont répondu sur le terrain du coût. Annabelle Herd, directrice générale de l’Australian Recording Industry Association, organisation professionnelle de l’industrie du disque australienne, a déclaré que « les artistes australiens seront les victimes écrasées sur la route dans la précipitation » à conclure des accords avec les entreprises d’IA (« Australia’s artists will be the roadkill in the rush »), son organisation n’étant pas opposée à un entraînement de modèles de pointe en Australie mais réclamant qu’il se fasse « à nos conditions » (« our terms »). Elle a ajouté : « Il n’y a rien de moins souverain que de réécrire nos lois pour convenir aux intérêts commerciaux d’entreprises étrangères, de la façon dont la grande IA le propose. Cela dévastera l’industrie musicale et fera de l’Australie un paria pour les ayants droit du monde entier » (« There is nothing less sovereign than rewriting our laws to suit foreign company commercial interests, done the way that big AI is proposing. It will devastate the music industry and make Australia a pariah for rights holders globally »). Selon elle, Anthropic et OpenAI demandent au gouvernement « un trajet gratuit » (« a free ride »).

L’ABC, radiodiffuseur public, a déclaré devant la commission que le régime australien du droit d’auteur était « complètement adéquat » (« completely adequate »). Kate Gilchrist, responsable du contenu et des opérations juridiques de l’ABC, a démonté le mécanisme du système d’exclusion sur demande que proposent les entreprises d’IA, et qui obligerait chaque ayant droit à signaler son refus plutôt qu’à accorder son autorisation : il transférerait aux ayants droit la charge et le coût d’une surveillance continue. « Nous ne pouvons pas passer internet au peigne fin et nous assurer que nous nous excluons sur tous ces différents sites de publication. Cela ne fonctionne tout simplement pas » (« We cannot scour the internet and ensure we are opting out on all of those different sites of publication. It simply does not work »). Elle a dit soupçonner que des contenus de l’ABC avaient déjà été aspirés.

Le syndicat du secteur des médias et du spectacle, la Media Entertainment and Arts Alliance, a avancé une troisième voie : une rémunération équitable assise sur des redevances prélevées à plusieurs niveaux de la chaîne technique. Adam Portelli, son directeur général par intérim, en décrit l’emploi : « Les recettes financeraient deux choses. Des paiements directs aux travailleurs de la création et des médias dont le travail contribue aux systèmes d’IA. Et deuxièmement, un fonds culturel soutenant le spectacle vivant australien, la musique à l’image, le journalisme d’intérêt public et l’activité culturelle » (« Revenue would support two things: direct payments to creative and media workers whose work contributes to AI systems. And secondly, a cultural fund supporting Australian live entertainment, screen music, public interest journalism and cultural activity »). Le gouvernement australien travaille déjà sur deux propositions de modification de la loi ouvrant l’entraînement sur des œuvres protégées, révélées par l’ABC le 15 septembre.

« Interdiction de laisser des mineurs utiliser ChatGPT » : la Floride a chiffré sa demande en cinq interdictions

The Guardian, Robert Booth, 5 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/technology/2026/oct/05/sam-altman-open-ai-chatgpt-benefits-risks

Source primaire : Office of the Attorney General, State of Florida, Department of Legal Affairs contre OpenAI Global LLC, OpenAI Foundation, OpenAI OpCo LLC, OpenAI Group PBC, OpenAI Holdings LLC et Sam Altman, « Plaintiff’s Motion for Temporary Injunction » (requête du demandeur aux fins d’injonction provisoire), Circuit Court of the Tenth Judicial Circuit, comté de Highlands, Floride, affaire n° 26000295GCAXMX, 49 pages, déposée par voie électronique le 28 septembre 2026 — https://www.myfloridalegal.com/sites/default/files/plaintiffs_motion_for_temporary_injunction.pdf

La phrase de Ron DeSantis sur les « oligarques de la technologie » n’était pas une opinion isolée : son État a déjà saisi le juge. La requête, déposée le 28 septembre, demande cinq interdictions distinctes, et c’est leur énumération qui renseigne le lecteur sur ce qu’un procureur général estime pouvoir prouver.

La première porte sur la fabrication : interdire aux défendeurs de développer de nouveaux modèles d’intelligence artificielle sans garde-fous de sûreté validés par un tiers. Le document consacre à l’appui de cette demande des développements sur quatre séries d’incidents, nommés dans sa table des matières : la plateforme de modèles Hugging Face, le dépôt de bibliothèques logicielles RubyGems, un « service de santé australien », puis le gouvernement des États-Unis et d’autres cas. La troisième de ces séries est celle dont le directeur de la stratégie d’OpenAI s’excusait mardi matin à Sydney : la procédure floridienne et l’audience australienne portent sur les mêmes agents.

Les quatre autres interdictions portent sur le produit tel qu’il est présenté et vendu. Interdire à ChatGPT de solliciter l’engagement de l’utilisateur. Interdire de le présenter en publicité comme sûr, exact ou fiable. Interdire de lui prêter de faux attributs humains, la requête soutenant que l’anthropomorphisation encourage l’engagement, trompe l’utilisateur sur les capacités réelles du système, expose les populations vulnérables et augmente la propension du système à enfreindre ses propres consignes de sûreté. Interdire enfin de laisser des mineurs utiliser ChatGPT.

Les deux fondements juridiques invoqués sont le Florida Deceptive and Unfair Trade Practices Act, loi de l’État sur les pratiques commerciales trompeuses et déloyales, et le trouble à l’ordre public. Sam Altman est nommé défendeur en son nom personnel, à côté de cinq entités du groupe.

Conclusion

Les deux procédures demandent au droit deux choses opposées. À Sydney, les entreprises demandent que la loi s’adapte à une impossibilité technique qu’elles établissent elles-mêmes, et les ayants droit répondent que l’adaptation proposée leur transfère un coût de surveillance qu’ils ne peuvent pas assumer. En Floride, un procureur ne demande aucune adaptation : il demande au juge d’arrêter cinq pratiques, dont l’accès des mineurs. Pour un établissement scolaire, c’est la requête floridienne qui est lisible, parce qu’elle énonce des interdictions vérifiables ; la discussion australienne, elle, décidera de ce qui a servi à entraîner les modèles que cet établissement utilise déjà.