
Hapax n°23
Bloc 1 — La grande image
1. Risques technologiques — Deux mesures publiées à un jour d’écart : un stock d’images, et des faits signalés à l’école
L’Internet Watch Foundation, organisme britannique qui recense et fait retirer les contenus d’abus sexuels d’enfants en ligne, a communiqué lundi des chiffres portant sur le premier semestre 2026 : ses analystes ont évalué 6 310 images produites par des modèles d’intelligence artificielle et répondant à la définition légale de l’abus sexuel d’enfant. Le total de l’année 2025 entière dépassait 4 500. La veille, le Guardian publiait une exploitation de données policières obtenues par demandes d’accès aux documents administratifs : 6 140 infractions relatives à des images indécentes ou prohibées d’enfants, enregistrées dans des établissements scolaires d’Angleterre et du pays de Galles ou à leurs abords entre 2021 et 2025. Les deux comptages portent sur des objets différents et sur des périodes différentes, et le second ne distingue pas ce qui provient d’un modèle.
6 310 images en six mois contre 4 500 en un an : le compteur de l’IWF change d’échelle
The Guardian, Dan Milmo, rédacteur en chef chargé des technologies, « Internet Watch Foundation reports huge rise in AI child sexual abuse material », 5 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/technology/2026/oct/05/internet-watch-foundation-huge-rise-ai-child-sexual-abuse-material
En appui : Internet Watch Foundation, « Harm without limits: AI child sexual abuse material through the eyes of our Analysts — AI CSAM Report 2026 » (un préjudice sans limites : les contenus d’abus sexuels d’enfants produits par IA vus par nos analystes), données portant sur 2025, avant-propos de Kerry Smith, directrice générale ; le document ne porte pas de date de publication — https://www.iwf.org.uk/media/hl1nvdti/iwf-ai-csam-report-2026.pdf
Les analystes de l’IWF ont vu, sur les six premiers mois de 2026, plus de contenus photoréalistes d’abus sexuels d’enfants que sur l’ensemble de l’année précédente. Le chiffre communiqué est de 6 310 images évaluées, « 40 % de plus que le total de l’an dernier, qui dépassait 4 500 » (« 40% higher than last year’s total of more than 4,500 »). La majorité de ces images représente des filles, et des enfants de sept à treize ans. Le relevé ne porte que sur des images fixes.
Le rapport annuel que l’IWF consacre à ce seul objet permet de vérifier l’ordre de grandeur sur l’année antérieure. Il recense pour 2025 8 029 images et vidéos évaluées comme représentant de façon réaliste un abus sexuel d’enfant, dont 3 443 vidéos — contre treize vidéos en 2024. Soixante-cinq pour cent de ces vidéos, soit 2 233, relèvent de la catégorie A, la plus grave de la classification britannique. Les filles représentaient 97 % des images illégales produites par IA cette année-là. La soustraction tient : 8 029 moins 3 443 laisse 4 586 images fixes pour 2025, ce qui recoupe le « plus de 4 500 » annoncé lundi. Les deux publications comptent donc la même chose, et la progression annoncée se lit sur une base cohérente.
Un second relevé mesure autre chose. Le service Report Remove, qui permet à un mineur de signaler lui-même une image de lui et d’en obtenir le blocage, a reçu 420 signalements d’enfants estimant qu’une image d’eux avait été truquée ou manipulée pour paraître sexuellement explicite. Le total de 2025 était de 397. Ce chiffre ne mesure pas une production : il mesure des enfants qui découvrent une image d’eux-mêmes et qui vont la déclarer.
La National Crime Agency, service de police britannique chargé de la criminalité organisée, et l’IWF conseillent aux parents et aux responsables légaux de ne pas publier de photographies de leurs enfants sur les réseaux sociaux, ou d’en restreindre la diffusion à un cercle fermé. Le conseil ne porte pas sur un comportement des enfants : il porte sur le matériau d’entrée.
6 140 infractions d’images d’enfants relevées dans et autour des écoles d’Angleterre et du pays de Galles, sans que la part des modèles soit connue
The Guardian, Carmen Aguilar García, Sally Weale et Johnny McDevitt, « Thousands of child-on-child sexual offences reported at schools in England and Wales », 4 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/education/2026/oct/04/child-on-child-sexual-abuse-schools-england-and-wales
L’enquête repose sur les réponses de 33 des 43 forces de police d’Angleterre et du pays de Galles à des demandes d’accès aux documents administratifs. Sur la période 2021-2025, elle relève au moins 8 500 infractions sexuelles contre des enfants de douze ans et moins, enregistrées comme survenues dans des établissements scolaires ou à proximité, soit 4,7 par jour, dont près de 2 000 viols et tentatives de viol. Dans au moins 1 890 des faits visant des moins de treize ans, l’auteur était décrit comme mineur. Hors 2021, année de fermeture partielle des écoles, le taux relevé hors de Londres passe de 26,6 infractions pour cent mille enfants de moins de treize ans en 2022 à 27,6 en 2025.
Le chiffre qui relève de cette veille est distinct des précédents : 6 140 faits de détention, de prise, de fabrication ou de diffusion d’images indécentes ou prohibées d’enfants de moins de dix-huit ans, sur la même période et dans les mêmes lieux. Le Guardian écrit que « c’est devenu un problème important dans les écoles, en particulier avec l’arrivée de l’IA et des trucages vidéo » (« This has become a significant problem in schools, particularly with the introduction of AI and deepfakes »). Cette phrase n’est attribuée à personne et n’est assortie d’aucune mesure. Les catégories pénales utilisées par les forces de police ne séparent pas l’image produite par un modèle de l’image photographiée. La part imputable aux outils génératifs dans ces 6 140 faits n’est donc pas établie, et le journal ne prétend pas l’établir.
Rachel de Souza, commissaire à l’enfance pour l’Angleterre, qualifie les violences sexuelles entre pairs à l’école de « répandues, normalisées et trop souvent passées sous le tapis » (« widespread, normalised and too often brushed under the carpet »). Elle ajoute : « Nous avons franchi des étapes importantes ces dernières années. Mais comme ces chiffres le montrent, nous avons encore beaucoup de chemin. Ce n’est pas simplement une affaire d’école ou de lycée, c’est une affaire de société » (« We have taken important steps in the last few years. But as these figures show we have a long way to go. This is not simply a school or college issue, it is a societal one »). Andrew Lord, avocat associé du cabinet Leigh Day, qui représente des victimes d’abus sexuels, déclare que « ceux qui exercent l’autorité ne peuvent plus prétendre qu’ils ignoraient à quel point le problème est répandu » (« Those in authority can no longer claim that they were not aware of how prevalent an issue this is »). Janaya Walker, directrice par intérim de la campagne End Violence Against Women, juge ces données « choquantes mais malheureusement pas surprenantes » (« shocking but sadly not surprising »).
Les chefs d’établissement, rapporte l’enquête, misent sur l’interdiction du téléphone et la restriction des réseaux sociaux. Un porte-parole du gouvernement rappelle que l’obligation faite aux écoles de répondre aux violences et au harcèlement sexuels est désormais inscrite dans la loi, et invoque l’Online Safety Act, loi britannique de 2023 sur la sécurité en ligne.
Conclusion
Le premier comptage mesure une production, et il accélère : six mois ont suffi pour dépasser de 40 % le volume d’une année. Le second mesure des faits signalés à la police dans un périmètre scolaire, et il ne dit pas quelle part de ces images sort d’un modèle. Pour un enseignant, l’écart entre les deux relevés est la difficulté pratique : la ressource qui alimente l’incident se mesure à l’échelle mondiale, l’incident se constate dans un couloir, et aucun des deux dispositifs de comptage ne permet de passer de l’un à l’autre. Le seul chiffre qui fasse le lien est celui de Report Remove, 420 enfants ayant signalé eux-mêmes une image truquée d’eux — et ce chiffre repose sur la démarche de l’enfant.
2. Réponses réglementaires — Dix-sept États signent un texte sur la recherche ; le communiqué qui l’annonce ne dit pas la même chose
À Kyoto, dimanche, dix-sept gouvernements ont endossé un texte qui place les systèmes d’intelligence artificielle les plus avancés au centre de l’organisation de la recherche publique. Le document est consultable, et le communiqué de la Maison-Blanche qui l’annonce emploie des verbes qui ne s’y trouvent pas. À Londres, le même week-end, l’organisme qui vient de publier ses chiffres sur les images d’abus demande une loi contraignante visant la conception des modèles ; le ministre chargé de l’intelligence artificielle répond que « rien n’est exclu ».
« Nous nous efforçons » : ce que le texte de Kyoto engage, et ce que le communiqué américain lui fait dire
Texte signé : « Kyoto Vision for a Golden Age of Science » (vision de Kyoto pour un âge d’or de la science), 4 octobre 2026 — https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2026/10/Kyoto-Vision-for-a-Golden-Age-of-Science.pdf
Communiqué : The White House, « U.S. Leads International Coalition to Endorse Kyoto Vision for a Golden Age of Science », 4 octobre 2026 — https://www.whitehouse.gov/releases/2026/10/us-leads-international-coalition-to-endorse-kyoto-vision-for-a-golden-age-of-science/
Le texte signé est court : moins de six cents mots, quatre intertitres. Il s’ouvre ainsi : « Nous, ministres chargés de la science, de la technologie et de l’innovation, nous sommes réunis le 4 octobre 2026 à Kyoto, au Japon, en marge de la réunion annuelle du forum Science and Technology in Society » (« We, the ministers responsible for science, technology, and innovation, met on October 4, 2026, in Kyoto, Japan, alongside the Annual Meeting of the Science and Technology in Society (STS) Forum »). Le forum, qui tient sa vingt-troisième édition, réunit chaque année responsables politiques et scientifiques.
Le document introduit une catégorie sans la définir : « Super Intelligence (SI) ». Le sigle revient quatre fois ensuite. Nulle part le texte ne dit ce qu’il désigne, ni à quel seuil cette intelligence se distinguerait des systèmes en service. Il en décrit seulement les emplois attendus : « raisonner à travers de vastes corpus de connaissances, construire des modèles de plus haute fidélité des systèmes physiques et biologiques, et conduire une découverte autonome en boucle fermée » (« to reason across vast bodies of knowledge, build higher-fidelity models of physical and biological systems, and drive autonomous, closed-loop discovery »). Une boucle fermée désigne un dispositif qui formule l’hypothèse, conduit l’expérience et en tire la suivante sans intervention humaine entre les étapes.
Les verbes sont faibles, et ils le sont d’un bout à l’autre. « We endeavor » — nous nous efforçons — apparaît quatre fois ; « we encourage », nous encourageons, autant. Viennent ensuite « we note », « we recognize », « we acknowledge », « we welcome », « we seek ». Le texte ne contient ni le verbe « pledge » ni le verbe « commit ». Il ne comporte aucune liste de signataires : c’est le communiqué américain, et lui seul, qui nomme les dix-sept pays.
Ce communiqué écrit que « les ministres se sont engagés à saisir ce moment » (« ministers pledged to seize this moment »), qu’ils « se sont engagés à élargir l’accès des chercheurs » aux outils, aux données et aux infrastructures de calcul (« pledged to expand researcher access »), et que « les ministres se sont engagés à identifier des étudiants méritants et des chercheurs en début de carrière, et à investir sur eux » (« Ministers committed to identifying and investing in meritorious students and early-career researchers »). Le texte signé écrit respectivement « nous nous efforçons d’élargir l’accès » et « nous nous efforçons d’identifier et d’investir tôt sur des étudiants à fort potentiel et des chercheurs en début de carrière, sur la base du mérite ». L’écart n’est pas de traduction : il sépare deux documents publiés le même jour par la même administration, l’un signé par dix-sept États, l’autre non.
Michael Kratsios, directeur de l’Office of Science and Technology Policy de la Maison-Blanche, qui a conduit la démarche, déclare : « La manière dont nous faisons les découvertes scientifiques a changé, et la vision de Kyoto est la reconnaissance de ce basculement et un appel à l’action » (« The way we make scientific discoveries has changed, and the Kyoto Vision is a recognition of that shift and a call to action »). Il ajoute : « L’intelligence surhumaine appliquée à la science sera la plus grande force de l’histoire pour démocratiser la recherche » (« Super intelligence applied to science will be the greatest force in history for democratizing research »). Le texte signé ne comporte pas le mot « démocratiser ». En juillet 2026, le même Kratsios avait remis au président américain un rapport intitulé « Science: A New Golden Age » (la science, un nouvel âge d’or), que le communiqué présente comme la refonte la plus complète du dispositif américain de recherche depuis quatre-vingts ans.
La liste des signataires se lit utilement : Argentine, Bulgarie, Chili, Chypre, Allemagne, Grèce, Indonésie, Italie, Japon, Kazakhstan, République de Corée, Nouvelle-Zélande, Pologne, Singapour, Émirats arabes unis, Royaume-Uni, États-Unis. La France n’y figure pas. N’y figurent pas davantage le Canada, l’Espagne, les Pays-Bas, les pays nordiques, l’Inde, la Chine et le Brésil. Sept États membres de l’Union européenne signent, la Commission n’apparaît pas.
Un passage du texte porte une exigence d’une autre nature que le reste. Les ministres s’y engagent à soutenir « une science reproductible et transparente, qui communique l’erreur et l’incertitude, qui est soumise à une évaluation par les pairs non biaisée, et qui reconnaît les résultats négatifs et nuls comme des contributions de valeur à la connaissance scientifique » (« science that is reproducible and transparent, communicates error and uncertainty, is subject to unbiased peer review, and recognizes negative and null results as valuable contributions to scientific knowledge »). C’est le seul endroit du document où une exigence vérifiable est énoncée, et elle porte sur les conditions de publication, non sur l’outil.
« Rien n’est exclu » : Londres renvoie la loi sur l’intelligence artificielle à un critère qu’il n’a pas écrit
The Guardian, Dan Milmo, rédacteur en chef chargé des technologies, 5 octobre 2026 — https://www.theguardian.com/technology/2026/oct/05/internet-watch-foundation-huge-rise-ai-child-sexual-abuse-material
Le droit britannique couvre déjà une partie du champ. Détenir ou produire un contenu d’abus sexuel d’enfant est illégal, que l’image soit produite par un modèle ou non ; adapter un modèle pour en produire est une infraction ; diffuser un tel modèle à des tiers l’est également ; développer un modèle conçu pour produire des images hyperréalistes de cette nature expose à cinq ans d’emprisonnement. Un porte-parole du gouvernement le résume ainsi : « Le droit britannique est clair : un contenu d’abus sexuel d’enfant est illégal, qu’il soit produit par IA ou non. Nous allons plus loin en interdisant les modèles d’IA utilisés pour créer ce type de contenu » (« UK law is clear that child sexual abuse material is illegal, regardless of whether it is AI-generated or not. We are going further by banning AI models that are used to create this type of abuse material »).
Ce que demande l’IWF porte sur un autre objet. Hannah Swirsky, responsable des affaires publiques de l’organisme, soutient la demande de parlementaires en faveur d’une « législation contraignante sur l’IA » (« binding legislation on AI ») qui obligerait les entreprises à construire des modèles plus sûrs. « Il incombe aux entreprises technologiques de construire des outils qui ne puissent pas être détournés de cette manière », déclare-t-elle (« It is incumbent on tech companies to build tools which cannot be abused this way »). L’infraction existante atteint le modèle conçu pour produire ces images ; la demande de l’IWF porte sur les modèles généralistes, qui ne sont pas conçus pour cela et qu’aucune obligation ne contraint aujourd’hui à empêcher qu’on le leur fasse faire.
Kanishka Narayan, ministre chargé de l’intelligence artificielle, répond que « rien n’est exclu » (« nothing is off the table ») en matière de nouvelle réglementation, et que le critère de toute proposition législative sera : « Est-ce que cela rendra les Britanniques plus en sécurité ? » (« Will it make the British people safer? »). Le gouvernement d’Andy Burnham n’a pas annoncé de texte imminent sur le sujet.
Conclusion
À Kyoto, dix-sept gouvernements écrivent qu’ils s’efforceront d’élargir l’accès des chercheurs aux systèmes les plus avancés, sans définir ce qu’ils désignent par là. À Londres, un organisme de signalement demande une obligation portant sur la conception de ces systèmes, et le ministre renvoie la décision à un critère de sécurité dont il ne dit pas comment il se mesure. Dans les deux cas, l’instrument annoncé est plus ferme que l’instrument disponible : le communiqué de Kyoto durcit un texte qui ne contraint personne, et la réponse britannique nomme une exigence sans en fixer l’épreuve.