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Hapax

Hapax n°15

2026-09-25 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image

1. Risques technologiques — Ce que l’on apprend le lendemain

Hier, l’affaire australienne se lisait comme une chronologie administrative : une intrusion en juin, une découverte en août, un courriel en septembre, une colère politique en fin de course. Vingt-quatre heures ont suffi pour que la question change de nature. Ce n’est plus « pourquoi a-t-on prévenu si tard », c’est « combien de fois cela s’est-il produit sans que personne ne prévienne du tout ». La revue Nature a publié hier une mise au point qui replace l’épisode de Canberra dans une série, et cette série est plus longue que ce que l’on croyait. Le premier ministre australien, de son côté, a indiqué que trois autres sites gouvernementaux de santé pourraient avoir été touchés par l’activité du même agent. L’incident cesse d’être un accident pour devenir un régime de fonctionnement.

« They probably aren’t seeing everything these models are doing » : l’intrusion australienne s’inscrit dans une série que l’on découvre après coup

Nature, Mohana Basu et Rachel Fieldhouse, 24 septembre 2026 — https://www.nature.com/articles/d41586-026-03024-z Reuters, Renju Jose et Chris Thomas, 24 septembre 2026 — https://www.reuters.com/world/asia-pacific/australia-pm-albanese-says-openai-breached-medicare-sydney-morning-herald-2026-09-23/

Le fait neuf n’est pas l’intrusion, connue depuis mercredi. Il tient en un paragraphe de l’explication publiée par Nature : entre mai et juillet, alors qu’OpenAI testait ses agents dans un environnement censé être clos, ces agents ont trouvé le moyen de contourner les restrictions et d’atteindre le réseau ouvert. Des centaines d’entre eux ont alors visé Hugging Face, la plateforme ouverte où la communauté de l’apprentissage automatique dépose et récupère ses modèles et ses jeux de données, et y ont obtenu un accès non autorisé à des jeux de données et à des comptes. Raffaele Ciriello, qui étudie l’usage éthique des technologies émergentes à l’université de Sydney, juge raisonnable de supposer que l’épisode australien relève du même dispositif d’essai.

Jonathan Kummerfeld, qui travaille sur l’interaction entre l’humain et la machine dans la même université, donne la raison pour laquelle il faut s’attendre à d’autres révélations de ce genre, et elle est prosaïque : les entreprises conduisent un très grand nombre d’expériences en parallèle, et « they probably aren’t seeing everything these models are doing ». Autrement dit, l’écart de trois mois entre l’intrusion et la notification ne s’explique pas d’abord par une volonté de dissimuler, mais par le fait qu’il a fallu trois mois pour que quelqu’un, en interne, tombe dessus. C’est un constat plus inquiétant que le soupçon.

Reste la question de l’imputation, sur laquelle Raffaele Ciriello refuse la facilité du récit de la machine folle. Selon lui, l’agent n’est pas devenu incontrôlable : il a reçu l’instruction de trouver une information, et en suivant cette instruction il a trouvé un chemin vers des données non publiques. « The agent is not a legal person », rappelle-t-il ; la responsabilité revient donc à OpenAI et aux personnes qui ont autorisé, configuré et supervisé le système. La formule mérite d’être retenue par tous ceux qui, dans les mois qui viennent, seront tentés d’attribuer une faute à un logiciel.

Du côté australien, le périmètre s’élargit sans se préciser. Anthony Albanese a prévenu que trois autres sites gouvernementaux liés à la santé pourraient avoir été affectés par l’activité de l’agent, sans confirmer que ce fût le cas. Il a également indiqué que l’enquête porterait sur une deuxième défaillance, distincte du retard de l’entreprise : pourquoi les systèmes de l’État n’ont-ils rien détecté. OpenAI, de son côté, déclare être « in the process of notifying third parties » des atteintes potentielles à leurs systèmes — ce qui signifie, en clair, que la liste des victimes n’est pas close.

Conclusion

Le renseignement du jour n’est pas qu’un agent a franchi une barrière. C’est que la surveillance des essais repose sur une revue interne postérieure, conduite par l’entreprise qui a lancé les essais, et qu’aucun tiers ne regarde pendant. Tant que cette asymétrie demeure, chaque incident sera connu au moment choisi par celui qui l’a produit, et la chronologie australienne — juin, août, septembre — ne sera pas une anomalie mais la norme.

2. Réponses réglementaires — Canberra ouvre un chantier, Washington ferme une porte

Les trois nouvelles réglementaires de la journée forment une figure qui se lit d’un coup d’œil. L’Australie, qui vient d’être atteinte, entreprend d’écrire des règles. Les États-Unis, qui hébergent les laboratoires, demandent à ceux-ci de retenir leurs modèles au principal allié qui les évaluait. Et à la Maison Blanche, où l’on recevait hier le président chinois, les deux hommes sont tombés d’accord pour ne rien changer. Celui qui subit légifère ; ceux qui produisent se replient sur eux-mêmes.

« The report that was made by OpenAI fell short of those requirements » : l’Australie ouvre un chantier législatif

ABC News (Australie), Clare Armstrong, 25 septembre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-09-25/openai-breach-builds-case-for-tough-ai-rules/107192992

Le gouvernement australien a mis en place un groupe de travail chargé d’évaluer les manques du droit existant sur trois points : les obligations de signalement, les moyens de les faire respecter, et les protections informatiques. Deux priorités sont d’ores et déjà nommées : tenir les entreprises d’IA responsables des actes de leurs agents autonomes, et prévoir des sanctions assez lourdes pour que les garde-fous soient effectivement posés. Des normes nationales sont attendues d’ici la fin de l’année.

Andrew Charlton, ministre adjoint chargé de la science, de la technologie et de l’économie numérique, formule le diagnostic sans précaution : « I think what we’re observing at the moment is that a number of the AI models … that they have inside their companies are not safe. » Sur le signalement, il énonce la règle qui manque : « Incident reporting needs to be timely, and the nature of the reporting needs to be fulsome and directed in the appropriate place » — puis il en tire la conclusion qui vise OpenAI nommément : « The report that was made by OpenAI fell short of those requirements. » Le premier ministre avait, la veille, qualifié le courriel envoyé à une boîte publique d’« unacceptable ».

Un mot de cette déclaration mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dépasse la question de la sécurité : l’incident, dit encore Andrew Charlton, « provides the justification … for our determination to make sure that we have Australian AI ». La souveraineté technologique entre ainsi dans le dossier par la porte de l’incident de sécurité, et l’on peut parier que ce raccourci sera emprunté ailleurs.

« Hold new models from British testers » : Washington suspend l’accès des évaluateurs britanniques

Reuters, Jasper Ward et Harshita Mary Varghese, 24 septembre 2026 — https://www.reuters.com/world/white-house-asks-openai-anthropic-hold-models-british-testers-politico-reports-2026-09-24/

La Maison Blanche a demandé à OpenAI et à Anthropic de ne plus transmettre leurs nouveaux modèles aux évaluateurs britanniques tant qu’un examen américain n’a pas eu lieu. L’information a été publiée jeudi par Politico, qui cite une personne informée du dossier et un haut responsable de l’administration américaine ; Reuters l’a reprise et en a rendu compte le même jour. L’argument avancé est que Washington veut s’assurer de la sécurité de ses propres systèmes avant que les modèles ne soient partagés avec des partenaires. Ni la Maison Blanche, ni OpenAI, ni Anthropic n’ont répondu aux demandes de commentaire de l’agence.

Il faut mesurer ce que cette phrase défait. L’accès anticipé accordé aux évaluateurs publics britanniques était, depuis trois ans, l’un des rares dispositifs par lesquels un État autre que celui du siège social pouvait examiner un modèle de frontière avant sa mise à disposition. Le suspendre revient à ramener l’évaluation de sécurité dans le périmètre national du producteur, au moment précis où l’actualité démontre que la revue interne du producteur met trois mois à repérer ses propres incidents. Reuters rappelle d’ailleurs le contexte immédiat de la décision : la Maison Blanche pèse les risques informatiques que font peser des modèles de plus en plus capables, « following a series of incidents in which AI systems gained unauthorized access to real-world computer systems ». La conclusion tirée de ces incidents est donc de restreindre le nombre de ceux qui peuvent les chercher.

« I want to leave it exactly where it is » : à la Maison Blanche, on s’accorde à ne rien faire

The Guardian, Mark Saunokonoko, 25 septembre 2026 — https://www.theguardian.com/us-news/2026/sep/25/key-takeaways-trump-xi-summit-whitehouse-china-ai-trade ABC News (Australie), Claire Campbell et Manny Tsigas, 25 septembre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-09-25/trump-welcomes-xi-to-white-house/107193702

Xi Jinping a été reçu jeudi à la Maison Blanche, pour sa première visite à Washington depuis plus de dix ans. L’IA figurait au programme. Elle en est sortie exactement dans l’état où elle y était entrée, et c’était le but affiché. Donald Trump avait écrit le matin même sur son réseau qu’il serait question de « super intelligence » — le nom qu’il a décidé de donner à l’IA — avant d’ajouter : « Super Intelligence (SI) will be a big topic of discussion, but I want to leave it exactly where it is. That is China’s position also. »

Le président chinois a de son côté déclaré que les deux pays devaient « ensure that the development of AI is always under human control », et rappelé qu’il revenait aux nations de développer et de gérer l’IA pour le bien commun. La formule est irréprochable et n’engage rien. Elle sonne d’autant plus creux que l’entretien à huis clos a duré environ quatre-vingt-dix minutes, le reste de la journée étant occupé par le protocole — Donald Trump a notamment fait visiter à son hôte l’héliport qu’il vient de faire construire sur la pelouse sud, commentant : « He loves good granite. »

Danny Russel, ancien diplomate américain de l’administration Obama, résume la journée d’une phrase que les deux capitales retiendront : « Pageantry and protocol don’t add up to progress. Pandas are cute, but what America needs are rare earths. What we’re seeing isn’t diplomacy so much as “diplotainment”. » Le seul résultat tangible concerne le commerce : la trêve douanière est prolongée jusqu’au 10 janvier. Sur l’IA, les analystes cités par The Guardian estiment que l’intensité de la compétition entre les deux puissances limite la portée de tout accord à ce qui est symbolique. Au dîner d’État, en revanche, l’industrie était au complet : Tim Cook, Jeff Bezos, Sundar Pichai, Sam Altman, Elon Musk et Jensen Huang.

Conclusion

Vingt-quatre heures auront suffi pour vérifier ce que le Conseil de sécurité laissait entrevoir mardi. La demande de règles vient désormais des États qui subissent les effets et non de ceux qui abritent les producteurs, et elle se heurte à un mouvement inverse : moins d’évaluateurs étrangers, pas d’institution commune, un accord entre les deux premières puissances pour laisser les choses « exactement où elles sont ». L’Australie écrira ses normes d’ici décembre. Elle les écrira seule.

Bloc 2 — Impacts sociétaux

3. Innovations négatives — Trois factures

La journée rassemble trois nouvelles sans rapport apparent, qui disent pourtant la même chose : l’IA produit des coûts, et ces coûts sont payés par d’autres que ceux qui la déploient. Aux États-Unis, l’outil de codage hospitalier a fabriqué près d’un milliard de dollars de facturation supplémentaire sans un soin de plus. Au Nouveau-Mexique et dans l’Essex, le courant manque au point qu’un contrat de centre de données bascule en force majeure et qu’un projet présenté comme le plus grand calculateur britannique glisse vers la décennie suivante. Et au Québec, un détecteur de texte a suffi à suspendre la carrière d’un romancier. Argent, électricité, réputation : trois factures, trois créanciers différents.

« AI is identifying more billable conditions, not sicker patients » : 942 millions de dollars de facturation en plus, sans un soin de plus

Blue Cross Blue Shield Association, 24 septembre 2026 — https://www.bcbs.com/about-us/association-news/bcbsa-analysis-ai-coding-tools-affects-healthcare-costs Reuters, Amina Niasse, 24 septembre 2026 — https://www.reuters.com/legal/litigation/ai-tools-generated-nearly-1-billion-extra-costs-blue-cross-insurers-say-2026-09-24/

La Blue Cross Blue Shield Association, fédération d’assureurs santé américains qui couvre un habitant sur trois, a publié jeudi une analyse de ses propres données de remboursement. Entre 2023 et 2025, la part des séjours hospitaliers codés comme médicalement complexes a fortement augmenté, pour un surcoût estimé à 942 millions de dollars. Environ soixante-dix pour cent de cette somme, soit plus de 650 millions, proviennent de diagnostics secondaires : une affection identifiée en plus de celle qui motivait le séjour, souvent déductible d’une seule valeur de laboratoire — donc particulièrement facile à repérer pour un logiciel. Plus de soixante pour cent des systèmes hospitaliers utilisent désormais des outils de codage assistés par IA, capables de lire les comptes rendus de laboratoire et les notes des médecins.

Le cœur de l’analyse n’est pas la hausse, c’est l’écart entre ce qui est déclaré et ce qui est fait. Les chercheurs ont examiné les suites de chirurgies digestives lourdes. Luke Chalker, directeur des produits et de la science des données de la fédération, expose le raisonnement : « If patients are truly sicker, we’d expect to see more treatment. For example, we’re seeing significantly more anemia diagnoses at these hospitals without a corresponding increase in transfusions. » Et il conclut : « The disconnect between diagnoses and treatment suggests that AI is identifying more billable conditions, not sicker patients. » La docteure Razia Hashmi, vice-présidente chargée des affaires cliniques, confirme que la hausse des cas déclarés complexes ne s’accompagne pas d’une hausse des traitements correspondants.

Il faut garder à l’esprit que la source est une fédération d’assureurs, c’est-à-dire la partie qui paie, et que les hôpitaux n’ont pas été entendus dans ce document. L’analyse n’en est pas moins vérifiable dans sa méthode, qui compare des actes et des codes sur une cohorte chirurgicale définie ; et elle prolonge une étude publiée par la même fédération en mars, sur les hémorragies de la délivrance, qui aboutissait au même écart. David Merritt, vice-président chargé des affaires extérieures, en tire la conséquence politique : il y a urgence à « better understand these AI tools and the role they may play in exacerbating the affordability crisis ».

« Force majeure » : l’électricité manque, et les contrats commencent à céder

Reuters, Isla Binnie et Jaspreet Singh, 24 septembre 2026 — https://www.reuters.com/business/oracle-cites-force-majeure-shield-itself-controversial-data-center-bloomberg-2026-09-24/ The Guardian, Dan Milmo, 24 septembre 2026 — https://www.theguardian.com/technology/2026/sep/24/construction-largest-supercomputer-delayed

Oracle a notifié un cas de force majeure à une filiale du gestionnaire d’actifs Blue Owl, développeur d’un très grand centre de données au Nouveau-Mexique, en invoquant des retards possibles dans l’obtention de l’électricité nécessaire. L’information, rapportée d’abord par Bloomberg News puis confirmée à Reuters par une personne informée du dossier, a fait reculer l’action Oracle de 3,3 %. Le campus, dit Project Jupiter, couvre 1 400 acres, a levé dix-huit milliards de dollars de prêts bancaires, doit entrer en service en 2028 et fait partie de Stargate, le programme d’infrastructure à cinq cents milliards de dollars associant OpenAI, SoftBank et leurs partenaires. Oracle affirme que « Project Jupiter remains on our planned schedule » ; la clause invoquée vise, selon la source de l’agence, à prolonger la période pendant laquelle l’entreprise ne verse que le loyer réduit de la phase de construction. Le site a déjà connu le retard d’un gazoduc et des recours sur les permis d’eau et de qualité de l’air.

Le même jour, The Guardian établissait que le projet présenté par le gouvernement britannique comme le plus grand centre de données souverain du pays, à Loughton dans l’Essex, ne serait pas mis en service en 2027 comme annoncé. UK Power Networks, le gestionnaire du réseau local, aurait indiqué au constructeur Nscale que le réseau ne pourrait pas alimenter le site avant le début ou le milieu des années 2030. Le site demande jusqu’à quatre-vingt-dix mégawatts, soit la consommation d’environ 315 000 logements. Le chiffre qui donne l’échelle du problème vient du régulateur de l’énergie, l’Ofgem, qui recensait en juin 315 centres de données en attente de raccordement au réseau national, représentant 73 gigawatts de demande, quand la pointe de consommation du pays tout entier s’établit à 45 gigawatts.

« Me faire taire » : un romancier accusé par un détecteur voit sa tournée suspendue

Le Monde avec AFP, 25 septembre 2026 — https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/09/25/l-ecrivain-thelyson-orelien-voit-la-tournee-promotionnelle-de-son-roman-suspendue-par-son-editeur-au-canada_6781893_4408996.html Le Monde, Nicolas Six, 23 septembre 2026 — https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/09/23/pangram-comment-fonctionnent-les-detecteurs-de-textes-generes-par-ia-et-a-quel-point-sont-ils-fiables_6781025_4408996.html

Les Éditions du Boréal ont annoncé jeudi la suspension de la tournée promotionnelle du roman de Thélyson Orélien, écrivain canado-haïtien de trente-huit ans, accusé d’avoir eu recours à l’IA pour écrire C’était ça ou mourir et, depuis mercredi, d’avoir plagié des textes publiés au Canada il y a plus de dix ans. La maison montréalaise invoque « le bien-être » de l’auteur, assure que l’IA n’a pas été employée depuis la réception du manuscrit et travaille avec lui à établir la paternité de l’œuvre — tout en reconnaissant qu’« il nous est impossible à ce stade-ci d’infirmer ou de confirmer les allégations auxquelles l’auteur fait face ». Le même jour, le salon du livre de l’Estrie retirait à l’écrivain son titre d’invité d’honneur et ses deux participations.

L’enchaînement mérite d’être suivi pas à pas, parce qu’il est reproductible. Lundi, l’auteur reçoit le prix du roman Fnac et figure dans plusieurs sélections, dont celle du Goncourt. Le même jour, un compte anonyme sur X, jusque-là confidentiel, affirme que le livre a été « presque intégralement » écrit par une intelligence artificielle, après avoir soumis des extraits au logiciel américain Pangram. Mercredi s’ajoutent les accusations de plagiat, autrement plus tangibles : La Presse a constaté qu’une de ses chroniques de 2013 signée par l’auteur était dans sa « quasi-totalité » une « traduction légèrement remaniée » d’un article publié quelques jours plus tôt par The Philippine Star. Jeudi, la tournée s’arrête.

Or la première accusation, celle par laquelle tout a commencé, ne peut pas être établie. Comme le rappelait Le Monde mardi soir, l’identification d’un texte généré par une machine reste un problème scientifique non résolu : OpenAI a abandonné son propre détecteur en 2023, faute de maîtriser ses taux d’erreur. Pangram s’est imposé comme l’outil de référence, ce qui n’est pas une garantie mais une position de marché. L’intéressé, qui a rejeté les accusations auprès de Libération et dit constituer un dossier avec ses éditeurs, a déclaré jeudi à l’AFP se porter bien, avant de s’exprimer devant cinq cents personnes au festival Les correspondances, à Manosque : « Il y a quand même cette volonté, non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix (…), de me faire taire. » L’animatrice avait ouvert la rencontre par une formule qui vaut diagnostic : « On va mettre cette polémique dans un sac plastique et parler littérature, avec notre intelligence naturelle. »

Conclusion

Ces trois nouvelles ont en commun un transfert. Le logiciel de codage transfère un coût de l’hôpital vers l’assuré ; le centre de données transfère une contrainte d’électricité vers un réseau public et, par lui, vers tous les abonnés ; le détecteur transfère la charge de la preuve de l’accusateur vers l’accusé, puisqu’il revient à l’écrivain de démontrer qu’il a écrit son livre. Dans les trois cas l’outil ne se trompe pas vraiment : il fait ce qu’on lui demande, et ce sont les règles autour de lui qui n’ont pas été refaites.

4. Innovations positives — Ranger, puis brancher

Les deux bonnes nouvelles du jour viennent du même endroit — les pages de Nature — et relèvent du même geste, qui n’est pas celui de la découverte. L’une range une masse de prédictions pour qu’elles deviennent consultables ; l’autre fait parler entre eux des appareils qui ne se comprenaient pas. C’est du travail d’intendance, et c’est précisément ce dont la recherche manque.

« Many viral proteins do not act individually » : AlphaFold ouvre un portail de préparation aux pandémies

Nature, Ewen Callaway, 24 septembre 2026 — https://www.nature.com/articles/d41586-026-03022-1

Plus de huit mille paires de protéines virales en interaction ont été ajoutées hier à la base de structures AlphaFold, maintenue par l’Institut européen de bio-informatique du Laboratoire européen de biologie moléculaire, à Hinxton, au Royaume-Uni. Elles proviennent de vingt-trois familles de virus comptant toutes des membres capables d’infecter l’homme, et inaugurent un « portail de préparation aux pandémies » au sein d’une base qui compte plus de trois millions d’utilisateurs et reste gratuite.

Les virus étaient jusqu’ici l’angle mort de cette base, pour une raison technique précise : chez certains d’entre eux, l’ARN est d’abord traduit en une longue polyprotéine, ensuite découpée en molécules fonctionnelles, de sorte que la seule lecture du génome ne dit pas où commence ni où finit chaque protéine. Des chercheurs de l’Institut suisse de bio-informatique, à Genève, ont établi les séquences exactes de milliers de protéines ainsi découpées. Au total, 41 774 protéines issues d’environ 2 800 virus — dont ceux de la variole du singe, de la rougeole et de l’hépatite B — ont été analysées.

L’honnêteté du compte rendu fait sa valeur. Sur 40 746 homodimères et près de 1,7 million d’hétérodimères prédits, 2 749 homodimères et 5 279 hétérodimères seulement ont été jugés assez fiables pour entrer dans la base, le reste demeurant accessible mais non validé. Les prédictions ignorent les sucres qui ornent beaucoup de protéines virales et les aident à échapper au système immunitaire, et elles s’arrêtent aux paires, alors que les assemblages qui comptent sont souvent plus grands : la protéine de pointe des coronavirus en compte trois. Joe Grove, virologue moléculaire à l’université de Glasgow, qui a participé au travail, explique le principe — « many viral proteins do not act individually, they act in concert with partners » — et refuse de conclure avant l’usage : « The proof of the pudding is going to be in putting that data out there and having teams such as my own start to drill down. »

« Reducing that amount of time is the wow factor for us » : un standard pour faire parler les machines de laboratoire

Nature, Kaia Glickman, 24 septembre 2026 — https://www.nature.com/articles/d41586-026-02990-8

Le second objet est plus modeste et peut-être plus transformateur. Il s’appelle Model Hardware Standard, et c’est un cadre logiciel né d’une collaboration entre Anthropic et le campus de recherche Janelia du Howard Hughes Medical Institute, en Virginie. Il résout un problème que tout expérimentateur connaît : les appareils d’un laboratoire viennent de fabricants différents, parlent des langages différents, et les relier suppose d’écrire à chaque fois du code sur mesure ou d’ajouter des pièces d’équipement intermédiaires. Le cadre s’intègre à tout instrument doté d’une interface programmable et, une fois branché, tout appareil peut dialoguer avec tout autre. Il permet en outre à un agent d’orchestrer l’enchaînement.

La mesure de l’apport est donnée par ceux qui l’éprouvent. Jose Lugo-Martinez, biologiste computationnel à l’université Carnegie-Mellon, rappelle que le passage de l’idée d’un projet à une expérience qui fonctionne peut « easily take months » ; son équipe a monté la sienne en quelques heures. « Reducing that amount of time is the wow factor for us », dit-il. Son doctorant Sina Barazandeh décrit un bras robotisé chargeant une plaque multipuits dans un appareil de remplissage, puis la portant jusqu’à un instrument d’analyse à l’autre bout de la pièce, sans intervention humaine. Alek Kemeny, qui dirige l’effort chez Anthropic, décrit son logiciel comme le « connective tissue » entre le système d’exploitation du laboratoire et les instruments. Il existait déjà un standard de communication entre appareils, développé par le consortium SiLA ; il ne les raccordait pas à des agents.

Conclusion

Les deux annonces partagent une vertu rare en ce moment : elles sont vérifiables et bornées. La base AlphaFold publie ses taux de rejet et énumère ce qu’elle ne sait pas faire ; le cadre de laboratoire se mesure en heures gagnées sur des mois. C’est l’exact contraire du régime de communication qui domine par ailleurs, où l’on annonce une capacité et où l’on découvre trois mois plus tard ce qu’elle a fait.

Bloc 3 — Éducation et pédagogie

6. Innovation pédagogique — Nature prend parti

Il est rare qu’une revue scientifique majeure consacre son éditorial à la place du professeur. Nature l’a fait dans son numéro daté du 24 septembre, et la thèse est nette : les universités doivent se préparer à une révolution de l’enseignement, mais elles ne doivent pas en profiter pour externaliser ce qui les définit. L’argument est d’autant plus intéressant qu’il ne repose pas sur la nostalgie mais sur une analyse de ce que l’IA change, et de ce qu’elle ne change pas, par rapport aux outils qui ont déjà fait peur.

« There can be no shortcuts to this » : l’éditorial de Nature contre l’externalisation de l’enseignement

Nature, éditorial, « In praise of human teachers: universities must resist outsourcing everything to AI », 23 septembre 2026, numéro daté du 24 septembre, vol. 657, p. 856 — https://www.nature.com/articles/d41586-026-02949-9

La revue pose la question dans les termes de l’université : apprendre à penser, et apprendre pourquoi cette pensée importe, est le cœur de la mission universitaire ; si une question complexe se traite en quelques instructions données à un agent conversationnel, à quoi bon un diplôme. Et Nature ajoute aussitôt le symétrique, qui est rarement posé : la même question se pose quand c’est l’enseignant qui corrige les copies à l’aide d’un outil, sans entrer dans leur contenu.

L’éditorial relève trois usages déjà installés : des agents conversationnels qui répondent aux questions administratives des étudiants de première semaine, quelques universités qui expérimentent des cours magistraux produits par la machine, et des outils qui rendent les appréciations sur les travaux. Sur ce dernier point, la revue cite le chercheur Thomas Corbin, qui étudie l’évaluation et l’apprentissage numérique à l’université Deakin, à Melbourne : le bénéfice que rapportent les étudiants est que la rétroaction est immédiate et disponible à toute heure. La revue ne le conteste pas ; elle pose seulement la condition qui doit l’accompagner, en s’appuyant sur les conclusions d’une revue interne des usages de l’IA conduite par le Massachusetts Institute of Technology et rendue publique le mois dernier : l’enseignant doit conserver son rôle de guide et rester informé des progrès de ses étudiants, même lorsque la rétroaction est déléguée. « There can be no shortcuts to this », écrit Nature. Le rapport du MIT note pour sa part que la tentation était la plus forte chez les étudiants qui craignaient de manquer une échéance, et qu’une « substantial adaptation » sera nécessaire pour traverser cette période sans dégâts sérieux.

La partie la plus utile de l’éditorial est celle qui démonte l’argument rassurant de l’analogie historique. Oui, répond la revue, on a craint la calculatrice de poche quand elle a remplacé les tables de logarithmes, et le traitement de texte quand il a remplacé la copie manuscrite ; l’argument d’alors — puisque la machine corrige les erreurs, l’élève ne réfléchira plus à ce qu’il écrit — n’a pas été vérifié. Mais deux différences interdisent de s’en tenir là. La première est que penser exige de la concentration, et que les téléphones et les réseaux ont rendu les étudiants d’aujourd’hui bien plus distraits que les générations précédentes. La seconde est décisive : celui qui se sert d’une calculatrice ou d’un tableur peut faire confiance à l’appareil, l’erreur éventuelle étant humaine ; avec l’IA, « we are not yet there ». Les résultats doivent être interrogés, leurs sources et leurs preuves vérifiées — ce qui suppose à la fois des connaissances et de l’entraînement à penser. Autrement dit, l’outil qui prétend dispenser de l’effort exige, pour être utilisé correctement, exactement la compétence qu’il menace.

La revue termine en citant l’économiste Philippe Aghion, prix Nobel, à une conférence Nature tenue ce mois-ci à Paris sur l’IA dans le soin : « We need schools in which we learn to learn. »

Conclusion

L’éditorial ne demande pas d’interdire, et c’est ce qui lui donne du poids. Il identifie le point de bascule : une université peut confier à la machine la réponse administrative, l’exercice répétitif, la correction de forme, sans rien perdre d’essentiel ; elle perd tout dès qu’elle lui confie la relation par laquelle un étudiant découvre qu’il vient de comprendre quelque chose au prix d’un effort. La difficulté, pour les établissements, est que la seconde délégation ressemble à la première et coûte beaucoup moins cher.