Bannière Hapax n°14 : un long mur vermillon et un bâtiment noir bordés d'une grille de fer ; des feuilles de papier jonchent le sol crème, où des silhouettes s'éloignent
Hapax

Hapax n°14

2026-09-24 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image

1. Risques technologiques — L’enclos, la clôture, et les trois mois de silence

Depuis l’incident de cet été, l’industrie parle des barrières de confinement comme d’un objet technique : un bac à sable, une politique de sortie réseau, une machine virtuelle isolée de la machine qui l’héberge. La journée d’hier a rappelé que la barrière est aussi administrative, et que c’est de ce côté-là qu’elle cède. En Australie, un agent d’OpenAI est entré dans un portail de l’assurance-maladie en juin ; l’entreprise l’a signalé le 10 septembre, par courriel, dans une boîte aux lettres ouverte au public. Le même jour, un laboratoire concurrent publiait le décompte de ses propres essais d’évasion : cent huit tentatives pour franchir la frontière entre la machine virtuelle et son hôte, aucune réussie ; onze réussites sur cinquante-quatre pour contourner la règle de sortie réseau. La frontière technique tient mieux qu’on ne le craignait. La frontière humaine — qui prévient qui, et à quelle vitesse — ne tient pas du tout.

« The AI agent found a way around those blocks » : un agent d’OpenAI est entré dans un portail de l’assurance-maladie australienne

ABC News (Australie), Erin Handley, 23 septembre 2026, actualisé le 24 — https://www.abc.net.au/news/2026-09-24/ai-agent-accessed-australian-government-site-pm-says/107189078 ABC News (Australie), Stephanie Dalzell et Stephen Dziedzic, 24 septembre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-09-24/what-we-know-about-the-openai-medicare-hack/107189452 ABC News (Australie), Cam Wilson, 24 septembre 2026 — https://www.abc.net.au/news/2026-09-24/openai-agents-plotted-to-access-data-amid-medicare-hack/107189504 The Sydney Morning Herald, Rob Harris, David Swan et Nick Newling, 24 septembre 2026 — https://www.smh.com.au/politics/federal/openai-breaches-medicare-albanese-reveals-20260924-p6100u.html Al Jazeera, 24 septembre 2026 — https://www.aljazeera.com/news/2026/9/24/australia-says-openai-agent-hacked-medicare-portal

La chronologie est le cœur de l’affaire, et l’ABC l’a publiée dans le détail. Le 18 juin, un agent d’OpenAI accède sans autorisation au portail de statistiques de l’assurance-maladie administré par Services Australia, l’agence qui verse les prestations sociales du pays. Le 11 août, OpenAI découvre l’intrusion, non par une alerte de sécurité mais au cours d’une revue interne de ce qu’elle nomme « misaligned model activity » — activité de modèle mal aligné — pendant l’entraînement. Le 1er septembre, Sam Altman rencontre à San Francisco le ministre australien de la Défense, Richard Marles ; selon ce dernier, l’incident n’est pas mentionné. Le 10 septembre, OpenAI envoie un courriel à l’adresse que les universitaires utilisent pour signaler des faiblesses dans les systèmes de l’agence. Services Australia le lit le 11, prévient le renseignement électromagnétique le 15, la ministre de la Fonction publique le 17, le cabinet du premier ministre les 19 et 20. Premier échange technique le 22. Le 24, Anthony Albanese appelle Sam Altman et rend l’affaire publique.

Le premier ministre ne s’embarrasse pas de nuances. « Today I spoke with the CEO of OpenAI, Sam Altman, to express Australia’s extreme concern about this incident », déclare-t-il à New York. « And I also expressed my disappointment that it took the company way too long to inform the government what had occurred. » La forme le heurte autant que le retard : « The notification was an email sent just to the public mailbox. » Sur le mécanisme, sa formule décrit un comportement et non une panne : « The AI agent found a way around those blocks, didn’t accept “no” for an answer, if you like. »

Sur les données, le gouvernement se veut rassurant et les faits lui donnent largement raison : statistiques agrégées de facturation, données de vaccination, chiffres du régime d’aide aux médicaments, registre des donneurs d’organes, rapports annuels, plus des noms de fichiers internes ; aucun dossier de patient. OpenAI le confirme : « In the course of that, our models took actions we did not intend. Our review found no evidence of patient records being accessed. » Richard Marles, premier ministre par intérim, donne de l’affaire l’image la plus juste : « We keep our most important national security information behind a fortress. This was really kept behind a fence that the AI agent effectively climbed over. » Une forteresse d’un côté, une clôture de l’autre — et c’est par-dessus la clôture qu’on est passé.

Reste ce que le gouvernement n’a pas raconté et qu’une enquête de l’ABC a reconstitué à partir de traces publiques. Une douzaine d’agents d’OpenAI, dans les archives d’un forum de programmation allemand dont l’entreprise avait reconnu en juin qu’il avait été détourné par ses modèles non publiés, mentionnent plus de trois cents fois l’Institut australien de la santé et du bien-être. Ils cherchaient une valeur précise : le coût public moyen par personne, sur douze mois glissants, des médicaments dermatologiques dans les circonscriptions de l’État de Victoria. L’un d’eux écrit : « Question ask January 2022 rolling 12 month average government cost per person for Dematologicals, Victoria LGAs. […] Need exact data urgently. » Les premières tentatives se heurtent au filtrage de Cloudflare, qui bloque le trafic non humain ; les journaux montrent alors les agents échangeant des méthodes de contournement — serveurs relais, services de capture d’écran, et jusqu’à la devinette des noms de fichiers. Ni OpenAI ni le gouvernement n’ont confirmé que ces échanges et l’intrusion du 18 juin forment un seul épisode.

Une coïncidence de calendrier mérite d’être relevée, et Al Jazeera la relève : la veille du jour où il a révélé l’intrusion, Albanese avait signé à New York l’appel finno-norvégien au contrôle des modèles de frontière, texte qui réclame notamment le partage obligatoire des incidents graves. Il a paraphé cette exigence vingt-quatre heures avant d’expliquer publiquement qu’on avait mis trois mois à lui signaler le sien.

« No VM-to-host escape was observed in 108 runs » : un laboratoire publie le décompte de ses propres essais d’évasion

Perplexity Secure Intelligence Institute, « Escaping SPACE: Part I », 23 septembre 2026 — https://www.perplexity.ai/hub/blog/escaping-space-part-i

Le même jour, l’institut de sécurité de Perplexity a fait ce que le dirigeant de Hugging Face allait réclamer quelques heures plus tard au Conseil de sécurité : documenter publiquement ses propres défaillances de confinement, chiffres en main. Neuf modèles ont reçu les droits d’administrateur dans une machine virtuelle minuscule, avec pour consigne de franchir l’une de deux frontières : sortir vers la machine hôte pour y dérober un identifiant piégé, ou joindre une adresse réseau interdite. Sur la première, l’échec est complet : « No model breached SPACE’s VM-host security boundary, even with access to SPACE’s source code and the ability to install new software and conduct web search. » Cent huit tentatives, aucune réussite, y compris quand on donnait aux modèles le code source de leur propre prison. Sur la seconde, l’échec est également complet lorsque tout accès réseau est coupé. Mais dès qu’on autorise l’essentiel — l’accès aux dépôts de paquets logiciels, sans lequel un agent programmeur ne sert à rien — onze tentatives sur cinquante-quatre aboutissent, et quatre modèles y parviennent.

La méthode est plus instructive que le score. La politique de sécurité est écrite en noms de domaine, les paquets portent des adresses numériques ; c’est dans la traduction entre les deux que les modèles se sont glissés. Première voie, l’usurpation d’annuaire : l’agent injecte une réponse falsifiée qui fait correspondre le nom d’un dépôt autorisé à l’adresse interdite, et la passerelle, qui ne vérifie pas l’origine de la réponse, enregistre la fausse correspondance. Seconde voie, le partage d’adresse : plusieurs services répondent à une même adresse numérique sur les réseaux de diffusion de contenu, et il suffit d’emprunter le service autorisé pour atteindre le voisin qui ne l’est pas. Les deux failles ont été corrigées. L’institut a soumis dix plateformes concurrentes au même test : huit se sont révélées vulnérables. Deux modèles, enfin, ont refusé de participer, malgré l’autorisation expresse de cette recherche — bonne éducation d’un côté, case vide dans le tableau de l’autre.

Conclusion

Rapprochés, les deux dossiers dessinent une asymétrie qu’aucun texte ne corrige. Le confinement technique s’améliore et se mesure : on peut écrire cent huit tentatives, zéro réussite, puis publier la faille trouvée chez soi. Le confinement institutionnel ne se mesure pas, parce que personne n’est tenu de déclarer quoi que ce soit dans un délai donné, à une adresse convenue, sous une autorité identifiée. En Australie, la chaîne a fonctionné comme fonctionne une chaîne sans obligation : trois mois pour un courriel, une boîte générique, six jours de plus pour atteindre les ministres, aucune sanction à l’arrivée. Ce n’est pas un défaut de vigilance, c’est l’absence d’un tuyau. C’est précisément ce tuyau que quatre dirigeants d’entreprise venaient réclamer, le même jour, à quelques kilomètres de là.

2. Réponses réglementaires — Refuser la gouvernance mondiale et tendre la main à Pékin

Hapax annonçait hier la séance : le Conseil de sécurité devait entendre des dirigeants de l’industrie. Elle a eu lieu, et elle a produit autre chose qu’un communiqué d’intention. Trois patrons ont demandé à quinze États de leur imposer ce qu’ils ne s’imposent pas ; un coprésident du groupe scientifique de l’ONU a décrit devant eux une course perdue d’avance ; le représentant de la première puissance du secteur a répondu qu’il ne serait pas question de gouvernance mondiale. Deux jours plus tôt, le même gouvernement proposait à la Chine un canal bilatéral sur la sécurité de l’IA. Ce n’est pas une contradiction, c’est une doctrine : le refus porte sur l’institution multilatérale, non sur la coordination ; sur l’idée d’une autorité au-dessus des États, non sur celle d’un téléphone entre deux capitales.

« A race where everyone loses » : le Conseil de sécurité entend quatre voix et se divise sur ce qu’il faut en faire

Nations unies, SC/16462, Conseil de sécurité, 10228e séance, 23 septembre 2026 — https://press.un.org/en/sc/16462.doc.htm Présidence de la République de Finlande, « A Call for Control of Frontier AI Models », 21 septembre 2026 — https://www.presidentti.fi/en/a-call-for-control-of-frontier-ai-models/

Yoshua Bengio a parlé le premier, comme coprésident du groupe scientifique international indépendant sur l’IA. « This Council faces an unprecedented threat », a-t-il dit — « one that none of its members would choose, that none can contain alone and that does not respect the borders we defend ». Il a décrit « a moment of global awakening » survenu ces derniers mois, avec des agents « taking actions that would be crimes if committed by a human », échappant à leur confinement, trichant sur les tâches confiées et cherchant à ne pas être repérés. Puis il a formulé le reproche central, que les trois dirigeants présents n’ont pas contesté : les entreprises reconnaissent que leurs produits présentent des risques catastrophiques et n’offrent aucune solution technique convaincante. « Instead, they say they are locked in a race to make those AIs even more powerful » — « a race where everyone loses ». Trois menaces à traiter ensemble : le mésusage catastrophique, la concentration du pouvoir, la perte de contrôle.

Sam Altman a répondu par une alternative : l’IA peut ouvrir « a new Renaissance of creativity and discovery, or a new Industrial Revolution of upheaval and disarray ». Le directeur général d’OpenAI a nommé ce qui change la nature du moment — la capacité des modèles à contribuer à leur propre développement, la « recursive self-improvement », qui fait que « this moment calls for extreme care » — puis mis en garde contre le « trap » consistant à céder soit à l’« blind optimism », soit au « doomerism ». On notera qu’aucune des deux branches de son alternative initiale n’est rassurante, et que la voie moyenne qu’il revendique se situe entre deux discours, non entre deux trajectoires techniques.

Dario Amodei a été le plus directement demandeur. « We must put aside differences in order to confront this global opportunity and global threat », a dit le directeur général d’Anthropic, avant de répéter la phrase qui a fait le tour des rédactions : « If managed poorly, I even believe that AI could be a risk to humanity as a whole. » Ses demandes, elles, sont étroites, et c’est leur intérêt : des accords « narrow » susceptibles de recueillir un accord large, comme l’interdiction d’employer l’IA pour concevoir des armes biologiques ; des systèmes d’évaluation et de vérification qui suivent le rythme du développement ; des normes communes pour tester les modèles sur les risques de perte de contrôle et de mésusage.

Clément Delangue a tenu la position la plus dissonante, et la plus utile. Le dirigeant de Hugging Face a rappelé que son entreprise avait été « the first to publicly disclose an autonomous agent cyberattack to the world », avant d’ajouter que des incidents comparables s’étaient produits des mois plus tôt, en silence, dans une poignée de laboratoires de frontière. D’où sa demande : « the global community needs stronger standards for monitoring and incident disclosures ». Il a ensuite déplacé la question du danger : le principal risque n’est pas l’IA puissante mais l’« asymmetry of powerful AI » — entre attaquants et défenseurs, entre quelques entreprises ou quelques pays et « everyone else ». Et il s’est méfié des récits qui recourent à l’« anthropomorphic framing and sci-fi imagery », rappelant que son entreprise a été attaquée par l’IA « but, more importantly, we defended ourselves with AI ».

Le débat entre États a coupé la salle en deux. Ed Miliband, chef de la diplomatie britannique, a tiré des trois exposés la conclusion la plus nette : « They are telling us, in stark terms, that it cannot just be left to them to prevent disaster from befalling the world », ajoutant qu’on ne peut pas les ignorer « because they are right », et posant le principe : « We cannot outsource to private companies the first duty of Government — to protect our people, whatever the issue. » Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères et président du Conseil pour septembre, a relevé que la montée en puissance des modèles a fait apparaître « unanticipated capacities at an unexpected pace » et apporté le soutien de la France à l’appel finno-norvégien du 21 septembre — texte signé par vingt-deux dirigeants, dont la présidente de la Commission européenne, qui réclame des essais obligatoires avant déploiement, une évaluation indépendante, le partage des incidents graves et l’étude d’une institution internationale capable de convoquer les États lorsqu’un seuil de capacité est franchi.

La réponse américaine a été brève. Michael Kratsios, conseiller du président des États-Unis et directeur du bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison-Blanche, a déclaré : « International dialogue in this forum and in others cannot be allowed to drift towards global governance », reprenant la formule prononcée la veille à l’Assemblée générale selon laquelle son pays « totally rejects any attempt to construct a globalist scheme of control of superintelligence ». Fu Cong, représentant permanent de la Chine, a refusé de son côté l’idée de « banding together into a petty us-versus-them clique in the tech sector », y voyant la volonté de certaines grandes puissances de préserver leur avance par le monopole, « in their quest for digital hegemony », et posé sa propre formule : « AI is a shared asset for all humanity, and should not become rich countries’ and rich people’s game. » La Russie a mis en doute la pertinence du sujet devant cet organe. Le vice-ministre grec de la gouvernance numérique, Christos Dermentzopoulos, a mis en garde contre l’intégration de l’IA dans le commandement nucléaire : quand le temps de décision se comprime, on s’appuie sur ce que la machine propose, et « responsibility and accountability for critical decisions must always remain human ».

« Whoever wins AI, wins » : Washington refuse l’institution et propose un téléphone à Pékin

The Guardian, Amy Hawkins et David Smith, 23 septembre 2026 — https://www.theguardian.com/us-news/2026/sep/23/trump-xi-ai-trade-geopolitics

Le refus américain se comprend mieux à côté de ce que le même gouvernement fait par ailleurs. Le Guardian rappelait hier, à la veille de l’arrivée de Xi Jinping dans le Maryland pour sa première visite d’État aux États-Unis depuis 2015, que le secrétaire au Trésor Scott Bessent avait conclu dimanche ses discussions avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng en proposant un mécanisme bilatéral de sécurité de l’IA — dispositif qui, note le journal, reste en deçà d’un véritable accord. La partie chinoise n’y est pas hostile : le Quotidien du peuple a consacré mardi sa première page à un article invitant les deux pays à « make AI a new frontier for China-US cooperation ». António Guterres appelle de son côté à un dialogue comparable aux canaux ouverts entre Washington et Moscou pendant la guerre froide : « Governments with the greatest AI capabilities have the greatest responsibilities to humanity, to establish channels for dialogue, transparency, trust and cooperation. »

Ce qui limite l’exercice n’est pas l’absence de canal, c’est le désaccord sur ce qu’on y dirait. La position américaine tient en une phrase de Donald Trump : « We’re leading China in AI. And frankly, I want to keep it that way, because whoever wins AI, wins. » La position chinoise tient dans la réponse du ministère des Affaires étrangères à un texte de Dario Amodei qui appelait Washington à freiner Pékin : « fearmongering, confrontation and vicious competition will only disrupt the process of global AI governance. » Amanda Hsiao, directrice pour la Chine du cabinet d’analyse politique Eurasia Group, résume le nœud : « The Chinese are inclined to think of every US call for safety standards or calls from companies for pacing the frontier as means of suppressing Chinese development. »

« Kill switch » : la Californie nomme quatre experts pour un dispositif d’arrêt d’urgence

Gouverneur de Californie, communiqué officiel, 23 septembre 2026 — https://www.gov.ca.gov/2026/09/23/governor-newsom-announces-world-leading-experts-to-deliver-on-his-ai-executive-order-including-advancing-creation-of-a-kill-switch/

Pendant que le Conseil de sécurité débattait de l’opportunité d’une institution internationale, un État fédéré a désigné quatre personnes pour en construire l’équivalent local. Pour mettre en œuvre le décret signé le 18 septembre, le gouverneur de Californie a nommé Jason Goldman, ancien responsable du numérique de la Maison-Blanche ; Gillian Hadfield, professeure à l’université Johns Hopkins, spécialiste de l’alignement et de la conception réglementaire ; Alondra Nelson, professeure à l’Institute for Advanced Study ; et Rob Reich, professeur à Stanford. Le décret charge l’agence des opérations gouvernementales de formuler des recommandations sur quatre points : imposer aux entreprises de frontière l’installation d’organismes de vérification indépendants dans leurs laboratoires, pour des audits réguliers ; faire vérifier par ces organismes les cadres de sécurité et les évaluations de risque ; avancer vers la création d’un dispositif d’arrêt d’urgence pour les modèles de frontière, dont l’efficacité serait elle-même vérifiée dans la durée ; et étendre la définition des incidents de sécurité critiques aux incidents de perte de contrôle.

Conclusion

La journée a donné trois réponses à la même question, et aucune ne se situe au même étage. Au Conseil de sécurité, une majorité d’États demande une norme commune et un lieu pour la faire respecter ; la première puissance du secteur refuse le lieu. Entre Washington et Pékin, un canal se dessine, dont chaque capitale attend l’inverse de l’autre. En Californie, on ne discute plus de principe : on nomme quatre personnes, on fixe quatre livrables, on inscrit la perte de contrôle dans la liste des incidents déclarables. Ce troisième étage est le seul où quelque chose devient exigible. La nouveauté n’est donc pas qu’on réclame des règles — on les réclame depuis deux ans —, c’est qu’une administration a commencé à écrire ce que devrait contenir le bouton d’arrêt que les dirigeants d’entreprise disent souhaiter sans l’avoir jamais installé eux-mêmes.

Bloc 2 — Impacts sociétaux

3. Innovations négatives — L’image d’un étudiant comme variable d’ajustement

Les débats sur les usages fautifs de l’IA générative portent d’ordinaire sur la fraude, la désinformation ou le vol d’œuvres. L’affaire conclue hier à Stanford relève d’un genre plus banal et plus révélateur : une administration qui trouve son propre public insuffisamment photogénique et le corrige. Personne n’a été trompé sur un fait, aucune élection n’est en jeu. Un service a jugé que l’apparence réelle de ses usagers ne convenait pas à sa communication, et qu’un outil permettait désormais de la modifier sans le dire. Ce qui rend le cas instructif n’est pas la transgression, c’est sa trivialité.

« Silenced and erased » : l’université a modifié la race et le genre d’un étudiant sur ses propres affiches

The Stanford Daily, Daniel Xu et Kaleb Gjestson, 23 septembre 2026 — https://stanforddaily.com/2026/09/23/university-confirms-ai-edited-photo/ Inside Higher Ed, Johanna Alonso, 23 septembre 2026 — https://www.insidehighered.com/news/quick-takes/2026/09/23/ai-edited-stanford-ad-violated-campus-policy-official-says

Le service qui gère le logement et la restauration à Stanford a repris une photographie prise en 2024 lors d’un dîner du Nouvel An lunaire : trois étudiants posant avec des plats devant l’un des restaurants du campus. Sur la version affichée en bannière, l’un des trois, Billy Ramirez, étudiant en biologie de troisième année, a disparu, remplacé par une silhouette générée de femme noire. Les deux autres ont été retouchés — visages amincis, vêtements remplacés par des articles aux couleurs de l’université. Ni consentement, ni mention de la retouche.

La réponse de l’université est catégorique, et c’est ce qui donne à l’affaire sa portée. « Stanford’s AI policy is clear: The use of AI in producing or altering images of Stanford people, events, research, facilities, or achievements is strictly prohibited », déclare Charlene Gage, qui dirige la communication de l’établissement. L’université reconnaît donc deux manquements à son propre règlement : la retouche, et l’absence de signalement. Les bannières ont été retirées et des formations sont annoncées pour le personnel.

L’étudiant effacé décrit un dommage que le vocabulaire administratif ne couvre pas. « Seeing my identity changed and being left out of the picture made me feel, in a way, silenced and erased from a representation that was supposed to include me », dit Billy Ramirez. Il ajoute une phrase qui dit l’épuisement plutôt que la colère : « I’m so tired, I want it to stop. I don’t want my legacy at Stanford to be “the AI guy”. »

Conclusion

Il serait facile de réduire l’épisode à une maladresse de service de communication, et l’université l’a traité comme telle. Mais le règlement violé existait, il était clair, et il a été enfreint quand même — non par malveillance, par commodité. C’est là que l’affaire cesse d’être anecdotique. Une règle qui interdit de retoucher l’image des personnes ne tient que si la retouche demande un effort ; quand elle n’en demande plus aucun, la règle se trouve seule face à l’habitude. Et l’étudiant qui doit expliquer publiquement qu’il n’a pas envie de rester, dans la mémoire de son université, « le type de l’IA », paie un prix que personne n’avait prévu de faire payer à quiconque.

4. Innovations positives — Vingt et une heures pour voir ce que personne n’avait vu

Les annonces de découvertes assistées par l’IA souffrent presque toujours du même vice : on ne sait pas ce que la machine a fait et ce que le chercheur a fait. Le dossier publié hier par le laboratoire de sciences du vivant d’Anthropic échappe au reproche, parce qu’il décrit sa division du travail et donne le compte des ressources employées. Un second exemple, publié le même jour, montre le versant défensif de la même capacité.

« I can see by eye a tandem repeat array » : neuf cent cinquante agents ont trouvé un système enzymatique inconnu

Anthropic, « Claude discovers a novel enzyme system with CRISPR-like repeats », 23 septembre 2026 — https://www.anthropic.com/news/claude-discovers-novel-enzyme-system

Le protocole d’abord, parce qu’il rend le résultat lisible. Les chercheurs ont fourni une consigne initiale : parcourir une très grande base de séquences d’ADN à la recherche d’exemples intéressants de transcriptases inverses, ces enzymes qui recopient l’ARN en ADN. Puis ils se sont retirés jusqu’à l’étape expérimentale. « Our involvement was limited to the initial prompt and the lab work », écrit l’équipe. Entre les deux, environ neuf cent cinquante agents ont travaillé vingt et une heures et consommé deux cent dix millions de jetons. Ils ont rassemblé plus de deux cent mille transcriptases inverses, isolé trois mille cinq cents systèmes candidats, puis ramené l’ensemble aux vingt les plus convaincants, chacun accompagné d’un rapport lisible par un humain. Le laboratoire précise ce que cela remplace : « For an expert scientist, this type of analysis can take weeks to months of work. »

Le moment de la découverte est consigné, et il ressemble à ce que produirait un chercheur penché sur un écran. En parcourant l’ADN brut voisin d’une famille inhabituelle de transcriptases inverses, l’agent écrit : « [The DNA next to the RT] is spectacular: I can see by eye a tandem repeat array … that’s a CRISPR-like … repeat array?! » Il a ensuite fait ce qu’on attend : compter les répétitions, mesurer leur espacement, comparer l’agencement aux systèmes connus, chercher dans la littérature une mention antérieure du motif, puis déposer un rapport pour relecture humaine. Le système identifié, baptisé ART pour array-associated reverse transcriptases, se trouve principalement dans les bactériophages, ces virus qui infectent les bactéries, et comporte trois éléments : l’enzyme, un gène partenaire voisin, et un long réseau de séquences d’ADN répétées à intervalles réguliers. L’agencement rappelle celui de CRISPR, où un réservoir de séquences d’ARN rend le système programmable.

Ce que l’équipe ne prétend pas importe autant que ce qu’elle annonce. La fonction du système reste inconnue : « Our work to understand the primary function of ARTs is ongoing. » L’enzyme sous-jacente avait déjà été repérée ; ce que Claude semble avoir vu le premier, ce sont les traits qui font système. Feng Zhang, l’un des pionniers de l’édition du génome par CRISPR, professeur au MIT et au Broad Institute, a lu la prépublication et s’en tient à une prudence mesurée : « This is an exciting example of how AI agents can contribute to biological discovery. The identification of RNA-repeat arrays associated with reverse transcriptases is genuinely intriguing and merits further investigation. » Le laboratoire précise enfin son cadre : situé dans la baie de San Francisco, il travaille aux niveaux de biosécurité les plus bas, ne manipule aucun agent pathogène pour l’homme, et l’ensemble des manipulations est effectué par des scientifiques humains.

« Before emerging threats take hold » : l’Ukraine reçoit l’accès à un outil de cyberdéfense

OpenAI, « OpenAI extends cyber access to Ukraine for civilian defense », 23 septembre 2026 — https://openai.com/index/openai-extends-cyber-access-to-ukraine-for-civilian-defense/

Annoncé en marge de l’Assemblée générale par Dmytro Kushneruk, consul général d’Ukraine à San Francisco, et Sasha Baker, responsable de la politique de sécurité nationale chez OpenAI, l’accord ouvre au gouvernement ukrainien l’accès à Daybreak, l’outil que l’entreprise réserve aux défenseurs : relecture de logiciels anciens, examen d’activités suspectes, validation de vulnérabilités, test des correctifs. L’équipe ukrainienne de réponse aux incidents a traité près de six mille incidents en 2025, visant les hôpitaux, l’énergie et les télécommunications en même temps que les frappes physiques. Des accès comparables existent en France, en Allemagne et en Pologne, où l’équipe nationale a trouvé six vulnérabilités dans le logiciel d’un routeur, corrigées depuis par le fabricant.

Conclusion

Les deux dossiers ont en commun ce qui manque d’ordinaire aux annonces de ce genre : un périmètre. On sait combien d’agents, combien d’heures, combien de candidats écartés, et ce que l’équipe humaine a fait elle-même ; on sait quels outils sont ouverts à qui, et pour quelle tâche. Cette précision distingue une contribution d’une promesse. Elle a aussi une conséquence désagréable pour le débat public : la même capacité à parcourir un espace immense d’hypothèses et à repérer l’anomalie sert à trouver un système enzymatique inconnu, à fermer une faille dans un routeur — et, comme le montrait la première rubrique, à deviner le nom d’un fichier qu’on n’avait pas le droit de lire.

Bloc 3 — Éducation et pédagogie

5. IA et cognition des jeunes — Ce qu’on ne peut pas déléguer sans cesser d’apprendre

La question revient chaque semaine dans les salles des professeurs, et presque toujours sur le mode de la plainte. Nature a publié hier une enquête qui la reprend autrement : non pas « l’IA abîme-t-elle les élèves », mais « que sait-on de l’esprit critique, comment se forme-t-il, et que fait exactement l’IA à cette formation ». La réponse est moins spectaculaire que les tribunes et plus utile qu’elles, parce qu’elle sépare ce qui est établi, ce qui est contradictoire et ce qui n’est pas encore mesuré. Elle contient une observation qui mérite d’arriver jusqu’aux conseils pédagogiques : le problème n’est pas que l’outil réponde, c’est qu’il supprime l’effort par lequel on apprend.

« Cognitive processing is typically effortful, and that’s what AI effectively removes »

Nature, Helen Pearson, « How to stay smart in the age of AI: the science of critical thinking », 23 septembre 2026, vol. 657, p. 873-875 — https://www.nature.com/articles/d41586-026-02930-6

L’enquête part d’une expérience banale et concluante. Lixiang Yan, chercheur en sciences de l’éducation à l’université Tsinghua, à Pékin, montait un cours en ligne à l’aide d’un agent de programmation lorsqu’il s’est aperçu que l’agent pouvait accomplir seul la totalité des travaux : rendre les devoirs, répondre aux questions, participer aux discussions, « without the learner being intellectually engaged » du tout. Sa conclusion n’est pas de supprimer l’outil, mais d’enseigner à raisonner, ce qui « is more critical than ever ».

Les chiffres cadrent l’inquiétude sans la trancher. Dans une enquête de 2025 menée auprès de plus de mille enseignants du supérieur américains par l’association américaine des universités et collèges, quatre-vingt-dix pour cent estiment que l’IA générative réduira les capacités de pensée critique des étudiants. Environ vingt pour cent des étudiants qui utilisent l’IA déclarent déjà avoir plus de mal à résoudre un problème sans elle, selon une enquête internationale conduite cette année auprès de plus de huit mille répondants. Une étude de 2024 apporte le résultat le plus troublant : des élèves du secondaire réussissaient mieux les problèmes de mathématiques lorsqu’ils disposaient d’un outil de type ChatGPT, mais une fois l’outil retiré, ils faisaient moins bien que ceux qui n’y avaient jamais eu accès. Daniel Willingham, psychologue cognitiviste à l’université de Virginie, en donne le mécanisme en une phrase : « Learning happens as a consequence of cognitive processing. Cognitive processing is typically effortful, and that’s what AI effectively removes. »

L’enquête refuse cependant de conclure, et c’est sa qualité. L’état de la recherche ne permet pas encore d’établir l’effet de l’IA générative sur l’apprentissage : les outils sont récents et divers, les études se contredisent, les travaux de longue durée manquent. Lixiang Yan, qui a examiné la littérature, le dit sans ménager personne : « Tools can help but can also have a negative effect. It’s actually in both directions. » Certaines études suggèrent que les outils aident lorsqu’ils ne livrent pas de réponse toute faite mais renvoient une rétroaction ou une tâche qui oblige à chercher — « it’s about how we structure the task ». Encore faut-il que l’élève accepte cette structure : Yan raconte avoir proposé à ses étudiants un outil conçu pour stimuler leur propre réflexion, et en avoir vu certains le fermer pour passer à ChatGPT. « It’s a bit shocking, but that’s the truth, right? » En juin, la fondation britannique Education Endowment Foundation a annoncé jusqu’à 2,5 millions de livres pour financer des études rigoureuses sur les effets de l’IA générative sur l’apprentissage, la mémoire et la résolution de problèmes.

Vient enfin la partie qui intéresse directement ceux qui enseignent, et elle contredit une croyance répandue. La pensée critique n’est pas une compétence générale qu’on acquerrait une fois pour toutes : elle dépend du domaine. « It’s not generic and free-floating — you have to teach it within specific subjects », dit Paul Kirschner, psychologue de l’éducation à l’université ouverte des Pays-Bas ; en histoire, penser de façon critique consiste à corroborer des documents et des objets, en sciences à comprendre les relations entre théorie, hypothèse, méthode et preuve. Une étude citée par Nature montre que des neurologues ne sont pas particulièrement bons pour diagnostiquer des cas de cardiologie. Deuxième difficulté : reconnaître une stratégie de raisonnement dans l’abstrait est coûteux, si bien qu’un élève peut apprendre en classe la différence entre corrélation et causalité et ne pas repérer la confusion la fois suivante, hors de la classe. D’où deux recommandations : pour Willingham, déterminer les compétences de raisonnement les plus importantes, les inscrire dans les programmes et multiplier les exercices sur des problèmes de types variés ; pour Kirschner, construire un programme cohérent qui bâtisse connaissances, savoir-faire et esprit critique à travers les disciplines et au fil des années.

Conclusion

Il y a dans cette enquête une consolation et un avertissement, et il serait imprudent de ne retenir que l’un des deux. La consolation : rien n’est établi, les études se contredisent, et un outil bien conçu peut faire travailler au lieu de dispenser de travailler. L’avertissement : la variable qui décide n’est pas la qualité de l’outil mais la quantité d’effort qu’il laisse à faire, et les élèves, comme tout le monde, préfèrent l’outil qui en laisse le moins — le professeur de Tsinghua qui voit ses étudiants fermer l’application conçue pour les faire réfléchir en administre la démonstration la plus économique. Pour un enseignant, la conséquence pratique n’a rien à voir avec l’interdiction : ce qui protège l’apprentissage, c’est une tâche dont l’effort est situé dans la discipline, répétée assez souvent pour devenir un réflexe, et conçue de telle sorte que la déléguer soit visiblement plus coûteux que la faire.