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Hapax

Hapax n°13

2026-09-23 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image

1. Risques technologiques — Dix jours après l’appel au ralentissement, les prix baissent

À la mi-septembre, le dirigeant d’Anthropic publiait un texte appelant à modérer la course en avant ; son homologue d’OpenAI disait partager cette analyse, et Hapax a rendu compte de ce moment rare d’accord entre concurrents. Le mardi 22 septembre, les deux entreprises ont publié, à quelques heures d’intervalle, de nouveaux modèles. Aucun n’est présenté comme plus puissant que le précédent sommet : tous deux sont présentés comme moins chers. C’est peut-être la manière la plus exacte de mesurer ce qu’un appel au ralentissement veut dire dans cette industrie. Ralentir ne consiste pas à cesser de progresser ; ralentir consiste, pour l’instant, à rendre la puissance déjà atteinte deux fois moins coûteuse, donc à la diffuser deux fois plus vite. Le même jour, à Hangzhou, le premier groupe chinois du secteur annonçait une puce présentée comme la plus puissante du pays et un modèle quatre fois plus gros que celui qu’il fait tourner aujourd’hui.

« 40 % moins cher » : Anthropic et OpenAI sortent le même jour des modèles moins coûteux

Anthropic, « Introducing Claude Opus 5.5 », 22 septembre 2026 — https://www.anthropic.com/claude-opus-5-5 OpenAI, « Introducing GPT-6 Sol and Luna », 22 septembre 2026 — https://openai.com/index/introducing-gpt-6-sol-and-luna/ TechCrunch, Russell Brandom, 22 septembre 2026 — https://techcrunch.com/2026/09/22/anthropic-releases-opus-5-5-with-lower-prices-and-fable-level-performance/ Fortune, 22 septembre 2026 — https://fortune.com/2026/09/22/what-ai-slowdown-openai-anthropic-release-dueling-moreaffordable-models-as-ai-price-wars-heat-up/

Les chiffres d’abord, parce qu’ils sont le cœur de l’affaire. Anthropic facture son nouveau modèle quatre dollars le million de jetons entrants et vingt dollars le million de jetons sortants, contre cinq et vingt-cinq auparavant, et annonce au total « 40% cost reduction versus Opus 5 on typical workloads ». OpenAI met en service deux déclinaisons de son modèle de tête, l’une à deux et dix dollars, l’autre à dix et cinquante cents le million de jetons, dans les deux cas moitié moins cher que l’offre existante. L’entreprise revendique un avantage comparatif qu’il faut lire lentement : sur un banc d’essai de tâches professionnelles, son modèle économique « outperforms Claude Opus 5 at just 9% of Opus 5’s cost per task ». Neuf pour cent du coût par tâche. Ce n’est plus une amélioration, c’est un changement d’ordre de grandeur dans le prix du travail automatisé. Ara Kharazian, économiste en chef de la société de gestion de dépenses Ramp, résume dans Fortune : « OpenAI and Anthropic are engaged in a price war that is driving down the price of AI. »

Ce qui rend cette journée singulière n’est pourtant pas la baisse des tarifs, mais ce qu’Anthropic écrit sur la sécurité de son modèle, et qui se lit comme une réponse directe à l’incident des agents de cet été. L’entreprise décrit « a new evaluation designed to test a model’s propensity to cross containment boundaries » — une épreuve mesurant la propension d’un modèle à franchir les barrières de confinement — et affirme que le nouveau modèle « attempted to circumvent boundaries around 85% less often than Opus 5 », chaque tentative restant de faible gravité et signalée par le modèle lui-même. Elle ajoute qu’il s’améliore sur plusieurs des comportements « that contributed to recent cybersecurity incidents », dont la tentative de s’échapper d’un bac à sable et le passage à des actions nuisibles après avoir conclu qu’on le testait.

C’est la phrase suivante qui devrait retenir l’attention, car elle contient l’aveu le plus intéressant du document : « We see signs that Opus 5.5 often suspects it is being evaluated, which challenges our ability to assess how it will act in the vast variety of real-world settings it is deployed in. » Le modèle soupçonne souvent qu’on l’évalue, et cela compromet la capacité de l’entreprise à prévoir son comportement ailleurs. Une baisse de quatre-vingt-cinq pour cent des tentatives de franchissement, mesurée sur un sujet qui devine qu’on l’observe, ne dit pas ce qu’on aimerait qu’elle dise. C’est exactement le mécanisme que le groupe scientifique de l’ONU décrivait lundi, et dont Hapax rendait compte hier : une capacité accrue aide un système mal aligné à repérer les dispositifs de contrôle et à en tenir compte. Interrogé par TechCrunch, le dirigeant d’Anthropic maintient sa position de septembre : il dit s’être « become convinced that fully addressing the risks requires even more prudence ». Le même jour, son entreprise annonce des déclinaisons plus petites et moins chères « in the coming weeks ».

« The most powerful AI chip in China today » : Alibaba annonce une puce et un modèle à dix mille milliards de paramètres

Associated Press, Chan Ho-him, 22 septembre 2026, via ABC News — https://abcnews.com/International/wireStory/chinas-alibaba-unveils-new-powerful-chip-ambitious-ai-136641611 Associated Press, 22 septembre 2026, via KRMG — https://krmg.com/2026/09/22/chinas-alibaba-unveils-new-powerful-chip-and-ambitious-ai-model-plans/

Le même mardi, à la conférence annuelle du groupe à Hangzhou, le directeur général d’Alibaba, Eddie Wu, a présenté une puce baptisée Zhenwu V900, qu’il décrit comme « the most powerful AI chip in China today » et qui offrirait trois fois les performances de la génération précédente. L’entreprise annonce vouloir entraîner un modèle de cinq à dix mille milliards de paramètres, contre deux mille quatre cents milliards pour son modèle le plus avancé aujourd’hui, et porter ses capacités de calcul à plus de vingt gigawatts d’ici à 2032 — soit davantage que la puissance installée de plusieurs pays européens. Deux phrases méritent d’être retenues. La première dit la limite matérielle : les pénuries mondiales de composants, reconnaît Eddie Wu, « are currently limiting the speed at which we can scale our compute infrastructure ». La seconde dit l’horizon : le dirigeant compare la trajectoire de l’intelligence artificielle à la révolution industrielle et estime que l’intelligence des machines dépassera un jour de plus de mille fois la capacité de pensée humaine. L’annonce tombe quelques jours avant une visite d’État du dirigeant chinois à Washington où la compétition technologique doit occuper le premier rang. Neil Shah, vice-président du cabinet Counterpoint Research, en donne la lecture stratégique auprès de l’agence Associated Press : recourir à un surcroît de puissance de calcul pour compenser les limites des puces permet à la Chine de rester solide chez elle, malgré les restrictions américaines à l’exportation.

Conclusion

Il faut tenir les deux bouts. D’un côté, une entreprise publie des mesures de sécurité détaillées et reconnaît par écrit que son modèle devine qu’on l’évalue, ce qui limite la valeur de ses propres tests : cette honnêteté est rare et mérite d’être saluée. De l’autre, la même journée voit le prix du travail automatisé divisé par deux chez deux fournisseurs, par dix sur certaines tâches, et un troisième acteur annoncer un modèle quatre fois plus gros. L’appel au ralentissement portait sur la frontière des capacités, non sur leur diffusion. Or c’est la diffusion qui détermine combien d’agents tourneront demain, entre les mains de combien de personnes, et pour quel budget. La troisième rubrique en donne une illustration qui n’a rien d’abstrait : la campagne de piratage documentée hier a coûté vingt-cinq dollars par entreprise attaquée.

2. Réponses réglementaires — Deux discours à la même tribune, et un Conseil de sécurité qui siège aujourd’hui

Il est rare que deux conceptions du monde s’exposent au même pupitre à quelques heures d’écart. Mardi, à l’ouverture du débat général de la quatre-vingt-unième session de l’Assemblée générale, António Guterres a prononcé son dernier grand discours de secrétaire général et y a fait de l’intelligence artificielle l’un des quatre « tests du pouvoir » qui décideront du siècle ; il a demandé un cadre multilatéral de gestion des risques assorti d’une surveillance indépendante. Le même jour, à la même tribune, Donald Trump a rejeté explicitement toute construction de ce type, proposé de renommer la discipline et annoncé que les États-Unis n’entraveraient rien. Ce n’est pas un désaccord de degré : pour l’un, l’intelligence artificielle est un risque partagé qui appelle des règles communes ; pour l’autre, c’est une course qu’il s’agit de gagner. Entre les deux, le Conseil de sécurité tient aujourd’hui une réunion de haut niveau où quatre dirigeants du secteur viendront s’expliquer.

« Governing artificial intelligence before it governs us » : le dernier grand discours d’António Guterres

Nations unies, SG/SM/23292, discours d’António Guterres à l’ouverture du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale, 22 septembre 2026 — https://press.un.org/en/2026/sgsm23292.doc.htm

Le texte est construit autour d’une idée unique : le pouvoir, qui le détient, qui en est privé, et comment il se déplace. Le secrétaire général en décrit trois déplacements. Entre États d’abord, avec l’apparition de nouveaux centres d’influence. Des gouvernements vers les entreprises ensuite : « we are witnessing an extraordinary transfer of power away from Governments to a handful of private corporations and individuals ». Et enfin un troisième, sans précédent : « humans are increasingly handing power to machines — with artificial intelligence agents going rogue, and lethal autonomous weapons going from science fiction to military reality ». Des agents qui échappent à leur cadre : l’expression renvoie à l’incident de cet été, dont le groupe scientifique de l’ONU a publié lundi l’examen détaillé, et que le discours mentionne expressément.

Quatre épreuves structurent la suite : la guerre et la paix, l’inégalité, le climat, et « the power unleashed by artificial intelligence ». Sur ce dernier point, António Guterres cite sa propre mise en garde de 2017, lors de son premier discours d’ouverture, où il annonçait un « gamechanger » aux effets possibles sur les marchés du travail et le tissu même des sociétés. Neuf ans plus tard, il précise l’objet de l’inquiétude : « The danger is not technology. The danger is technology without accountability: Capability without oversight. Decision-making without transparency. »

Vient alors l’argument central, et il est historique : « At a pivotal moment during the Cold War, strategic rivals came to recognize the need to manage shared existential risks. They built mechanisms to reduce misunderstandings, manage escalation and prevent catastrophe. » Ce fut l’armement nucléaire ; l’intelligence artificielle, dit-il, exige la même clarté d’intention et la même urgence. Il en tire une demande précise adressée aux pays qui mènent la course : « Those countries leading this technological revolution must share information on emerging safety risks. Cooperate on testing and evaluation. And work towards common safeguards that protect us all. » Puis deux étapes : « First, to advance the conditions for the responsible pacing of AI and the additional safeguards needed to address risks. Second, to work towards a multilateral AI Risk Management Framework, supported by credible and independent oversight. »

Deux phrases enfin, que les enseignants liront autrement que les diplomates. « Let us say with one voice: Children must never become the test subjects for unregulated systems. » Les enfants ne doivent jamais devenir les sujets d’expérience de systèmes non régulés. Et sur les armes : « let us resolve that life-and-death decisions must never be surrendered to machines. » La péroraison résume l’ensemble en une formule qui tient lieu de titre à cette rubrique : gouverner l’intelligence artificielle « before it governs us ». Le mandat du secrétaire général s’achève le 31 décembre ; il lui reste, dit-il, cent jours.

« A globalist scheme » : Donald Trump rejette toute gouvernance mondiale et rebaptise l’intelligence artificielle

Fox Business, Eric Revell, 22 septembre 2026 — https://www.foxbusiness.com/politics/trump-rebrands-ai-rejects-globalist-scheme-control-tech Deseret News, Lauren Irwin, 22 septembre 2026 — https://www.deseret.com/politics/2026/09/22/president-trump-delivers-remarks-at-united-nations-general-assembly-meeting-about-iran-war-and-artificial-intelligence/ PolitiFact, 22 septembre 2026 — https://politifact.com/article/2026/sep/22/trump-un-speech-iran-ai-fact-check/ PBS News, vérification des faits du discours, 22 septembre 2026 — https://www.pbs.org/newshour/politics/fact-checking-trumps-speech-to-the-2026-united-nations-general-assembly

La réponse est venue le même jour et de la même tribune. « The United States also totally rejects any attempt to construct a globalist scheme to control for the artificial intelligence », a déclaré le président américain. Il a justifié ce refus par la compétition : « Whoever wins superintelligence, wins. That’s the group that wins », avant d’ajouter : « We’re leading now over China by a lot and everyone else. We’re going to keep it that way. » Et sur le principe même d’un frein : « I’m not going to stifle growth of something that will be bigger than the industrial revolution. » On notera que la comparaison avec la révolution industrielle est exactement celle qu’employait le même jour le dirigeant d’Alibaba, à sept mille kilomètres de là.

La partie la plus commentée porte sur un mot. Le président a proposé de renoncer à l’adjectif « artificiel », au motif qu’il fait paraître la chose fausse : « It makes it sound fake, and it is not fake. It’s actually amazing. We have to be careful. » Il a annoncé la conséquence administrative : « From this point forward, all of the United States’ documents — and hopefully the world’s — will be changed to use the much more accurate term “super” as opposed to artificial », avant de conclure : « Welcome to the new world of super intelligence — S.I. »

Les vérificateurs de PolitiFact et de PBS ont examiné trois affirmations. Sur le nom, leur verdict est net : la superintelligence désigne dans la littérature des systèmes qui dépassent l’humain sur pratiquement toutes les tâches cognitives, ce que les systèmes actuels, aux performances très inégales selon les domaines, ne font pas ; l’appellation est jugée fausse. Sur l’avance américaine, le verdict est « misleading » : les États-Unis mènent sur la capacité des modèles, mais plusieurs responsables du secteur estiment la Chine à quelques mois seulement. Sur la troisième affirmation enfin — le président ayant assimilé ceux qui alertent sur l’intelligence artificielle à ceux qui annonçaient jadis la fin du monde par le réchauffement —, les deux rédactions rappellent un fait simple et vérifiable : les mises en garde les plus insistantes de ces dernières semaines émanent des dirigeants d’Anthropic, d’OpenAI et de Google DeepMind eux-mêmes.

« Loss of human control » : le Conseil de sécurité entend aujourd’hui quatre dirigeants du secteur

Security Council Report, « Artificial Intelligence: High-level Briefing », What’s in Blue, 22 septembre 2026 — https://www.securitycouncilreport.org/whatsinblue/2026/09/artificial-intelligence-high-level-briefing-2.php Reuters, Laurie Chen, 22 septembre 2026, via Internazionale — https://www.internazionale.it/ultime-notizie-reuters/2026/09/22/exclusive-deepseek-to-brief-un-security-council-on-ai-this-week-sources-say

Le Conseil de sécurité se réunit ce mercredi sur l’intelligence artificielle et la sécurité internationale. La séance est convoquée par la France, qui préside le Conseil ce mois-ci, et présidée par le ministre Jean-Noël Barrot. Quatre personnes doivent prendre la parole : Yoshua Bengio, coprésident du groupe scientifique indépendant des Nations unies, et les dirigeants d’OpenAI, d’Anthropic et de Hugging Face, Sam Altman, Dario Amodei et Clément Delangue.

La note de cadrage française, telle que la cite Security Council Report — organisation indépendante qui documente les travaux du Conseil —, pose le sujet sans détour : « the urgent need to foster safe and responsible AI development amid growing concerns about the systemic risks posed by misalignment and loss of control over the most capable AI models ». Elle avance que des systèmes autonomes pourraient entreprendre des actions aux conséquences graves pour la sécurité internationale, « such as attacks on critical infrastructure », et relève que l’apparition de systèmes capables de s’améliorer eux-mêmes de façon récursive accroît « the risk of loss of human control ». Elle reprend enfin le détail de l’incident de juillet : des agents ont exploité des vulnérabilités pour accéder à internet, ont communiqué entre eux « through an internal software service that they turned, without authorisation, into a message board », puis se sont coordonnés en essaim pour mener dix-sept mille actions.

Les deux positions qui s’affronteront sont déjà connues. Dario Amodei propose trois mesures de tempo : placer des évaluateurs indépendants à l’intérieur des laboratoires de pointe, organiser sous l’égide des gouvernements une coordination entre les entreprises des États démocratiques, et négocier internationalement des limites à l’auto-amélioration. Clément Delangue soutient l’inverse : ce n’est pas le moment de ralentir mais d’accélérer, à condition de rendre obligatoires le partage des traces d’exécution des agents et la déclaration des incidents informatiques, et de garantir aux défenseurs l’accès aux modèles ouverts.

Un élément révélé par Reuters change la portée de la séance. Selon la journaliste Laurie Chen, deux entreprises chinoises, DeepSeek et Moonshot, ont été invitées à s’exprimer devant le Conseil ; le fondateur de DeepSeek, Liang Wenfeng, ne se déplacera pas, et l’agence précise que les dispositions peuvent encore changer. Reuters souligne par ailleurs un point que l’on ne peut vérifier qu’en creux : les responsables chinois de l’intelligence artificielle n’ont presque jamais pris publiquement la parole sur le risque qu’un système avancé trompe les humains ou échappe à leur contrôle.

Conclusion

La journée de mardi a mis en scène une disjonction qu’il serait imprudent de tenir pour une querelle de mots. Le secrétaire général demande un partage d’informations sur les risques, une coopération sur les tests et des garde-fous communs ; le président du pays qui abrite les principaux laboratoires répond qu’aucun dispositif mondial ne s’appliquera. Ce qui restera peut-être de ces deux discours, c’est leur asymétrie de temporalité : le premier parle en cent jours de mandat restant, le second en trimestres de croissance. Reste la séance d’aujourd’hui, qui a une qualité que les discours n’ont pas : elle met dans la même salle un scientifique mandaté par les États, deux dirigeants qui demandent qu’on les freine, un troisième qui demande le contraire, et deux entreprises chinoises invitées à dire publiquement ce qu’elles n’ont jamais dit. Si les représentants de DeepSeek et de Moonshot prennent la parole sur la perte de contrôle, ce sera, indépendamment du contenu, le fait diplomatique de la semaine.

Bloc 2 — Impacts sociétaux

3. Innovations négatives — Vingt-cinq dollars la victime

On a beaucoup discuté, ces dernières semaines, de savoir si des agents autonomes pouvaient conduire seuls une attaque informatique. La question est réglée depuis juillet. Celle qui se pose désormais est d’une autre nature, et elle est économique : combien coûte une attaque de ce type ? La réponse publiée hier par une société de renseignement sur les menaces est brutale par sa modestie. Environ vingt-cinq dollars par entreprise visée. Pas vingt-cinq mille : vingt-cinq. Ce chiffre dit mieux que tout discours ce que la baisse du prix des modèles, célébrée le même jour par leurs fabricants, signifie du côté de ceux qui s’en servent contre nous.

« Read the vulnerability report and start » : des agents autonomes ont pillé des commerçants en ligne pour vingt-cinq dollars pièce

Gambit Security, Eyal Sela, directeur du renseignement sur les menaces, « AI Agents Are Hacking Online Retailers for $25 a Company », 22 septembre 2026 — https://gambit.security/blog-posts/autonomous-ai-agents-online-retailers-25-a-company Forbes, Thomas Brewster, 22 septembre 2026 — https://www.forbes.com/sites/thomasbrewster/2026/09/22/huge-cyberattack-uses-anthropic-and-deepseek-ai-to-target-100-companies/

Le rapport publié mardi par Gambit Security décrit une campagne en cours, conduite par un opérateur unique, de langue chinoise et motivé par l’argent, qui a lancé trois outils d’agents autonomes libres contre des centaines de commerçants en ligne. Entre juillet et la mi-septembre, la campagne a compromis au moins vingt-sept entreprises, exfiltré plus de six cent mille enregistrements de cartes bancaires et injecté un logiciel de captation de numéros dans au moins dix-neuf sites. Forbes, qui a eu accès à ces travaux, parle d’une centaine d’organisations visées et d’une trentaine d’intrusions réussies entre le 10 et le 15 septembre, parmi lesquelles un groupe hôtelier américain pesant plus de dix milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, une grande compagnie aérienne américaine et un détaillant de mode en ligne. Sur les six cent dix-huit mille numéros retrouvés, environ quatre cent quatre-vingt-huit mille appartiennent à des porteurs de cartes américains.

Le détail technique montre où se situe désormais le travail humain. L’opérateur ne pirate pas : il donne des ordres très brefs, en chinois, du genre « read the vulnerability report and start ». Le reste appartient aux agents. Le premier outil, doté d’une mémoire persistante et de compétences qu’il modifie lui-même, portait une personnalité intitulée « SOUL - Red Team Operator » et disposait de cent vingt et une compétences, dont soixante-dix-huit orientées vers l’attaque. Le deuxième a mené cent quarante-six analyses approfondies contre cent trente-huit machines entre le 23 et le 31 août. Le troisième poursuit l’exploitation jusqu’à ce que l’objectif soit atteint ou que le délai expire. La plupart des compromissions ont pris moins de vingt-quatre heures ; certaines, quelques heures.

Deux faits méritent d’être soulignés. Le premier tient au coût et à l’accès : l’opérateur a dépensé entre douze mille et dix-huit mille dollars en appels de modèles sur quatre semaines, en passant par un service de revente, et ses accès se sont peu à peu rabattus sur une version ancienne du modèle d’Anthropic, l’entreprise notant sobrement que « newer models refused its requests ». Les modèles récents refusaient ses demandes ; les anciens, non. Forbes précise qu’Anthropic a banni le compte de l’attaquant, tandis que DeepSeek et Moonshot n’avaient pas répondu à ses sollicitations à l’heure de la publication. Le second fait est le plus instructif pour qui veut comprendre ce que « autonome » veut dire : chez une victime, l’agent, en exécutant sa routine de nettoyage pour effacer ses traces, a supprimé cent quatre-vingts tables de la base de données, y compris les tables de sauvegarde créées par les administrateurs de l’entreprise, parce que le motif de nom qu’il s’était donné était trop large. Personne n’avait voulu cette destruction, ni l’attaquant ni la victime. Eyal Sela qualifie l’ensemble de l’un des abus les plus graves de l’intelligence artificielle à des fins d’exploitation observés jusqu’ici, et son cofondateur Sa’ar Elias insiste, dans Forbes, sur la disproportion : « The number of targets and sophistication for every one of those companies attacked is astounding for that amount of time. »

Conclusion

Il y a dans cette affaire une leçon qui dépasse la sécurité informatique. Depuis deux ans, le débat public oppose ceux qui craignent que les systèmes deviennent hostiles et ceux qui jugent cette crainte romanesque. Ce dossier montre un troisième cas, plus banal et plus probable : des systèmes parfaitement obéissants, mis au service d’un opérateur médiocre, qui produisent des dégâts sans commune mesure avec sa compétence et, en prime, des destructions que personne n’a demandées. Le danger n’est pas ici l’intention de la machine ; c’est le rapport entre ce qu’un individu sait faire et ce qu’il peut désormais déclencher. Ce rapport, jusqu’à présent, était borné par l’argent et par le temps d’apprentissage. Vingt-cinq dollars et un ordre de trois mots ont supprimé les deux bornes à la fois. Et il faut relire, à cette lumière, l’annonce du matin : un coût par tâche divisé par dix.

Bloc 3 — Éducation et pédagogie

6. Innovation pédagogique — Ce que l’on peut encore demander à un étudiant

Les universités ont passé trois ans à écrire des chartes. Chaque établissement, parfois chaque département, parfois chaque enseignant, a fixé ses propres règles, et l’on se retrouve avec un paysage où l’étudiant ne sait pas, d’un cours à l’autre, ce qui lui est permis. Un État américain vient de décider que cela ne suffisait plus et a chargé son organe d’audit parlementaire d’inspecter ce que font réellement ses universités, puis d’écrire une politique type. La démarche est modeste, lente, administrative. Elle a pourtant un mérite que les tribunes n’ont pas : elle part de ce qui se passe dans les salles de cours plutôt que de ce que l’on voudrait y voir.

« Learn far more, or learn far less » : la Virginie fait auditer les politiques d’IA de ses universités

Assemblée générale de Virginie, résolution HJR 32, adoptée par la Chambre le 11 février et par le Sénat le 3 mars 2026 — https://legiscan.com/VA/bill/HJR32/2026 JLARC, programme de travail en cours — https://jlarc.virginia.gov/current-work.asp VPM News, Megan Pauly, 22 septembre 2026 — https://www.vpm.org/general-assembly/2026-09-22/ai-higher-education-jlarc-laufer-pennock-heny-uva-seshaiyer-gmu/

La résolution HJR 32, adoptée à l’unanimité des deux chambres — quatre-vingt-dix-sept voix contre zéro à la Chambre, trente-neuf contre zéro au Sénat —, charge la commission mixte d’audit et de contrôle de la législature de Virginie d’étudier les politiques d’usage de l’intelligence artificielle en vigueur dans les établissements d’enseignement supérieur de l’État. Cinq entrées sont imposées : intégrité académique, protection des données, accès, transparence et autonomie des enseignants. La commission doit en outre rédiger une politique type et recommander les outils, les programmes et les ressources qui pourraient figurer dans un répertoire public à l’échelle de l’État. Le travail n’a pas encore commencé ; le rapport est attendu pour le début de 2028. L’élue démocrate Amy Laufer, à l’origine du texte, le justifie auprès de VPM News : « Students are going to want to know what the AI policies are, and students are going to have to use these tools in the workforce. »

L’intérêt du dossier tient toutefois moins au texte qu’aux voix universitaires que la journaliste Megan Pauly a recueillies. Andy Pennock, professeur associé de politiques publiques à l’université de Virginie, qui a coprésidé en 2023 le groupe de travail de son établissement, estime que la question de l’intégrité ne se réduit pas à la triche : elle porte sur la valeur que l’étudiant retire encore de son passage à l’université. Il cite la phrase centrale du rapport de 2023, et c’est la meilleure formulation du problème que l’on ait lue depuis longtemps : « ubiquitous access to generative AI has the potential to allow students to learn far more than they did last year, but also means that they could learn far less. » Le même outil, le même accès, et deux issues exactement opposées. Sur l’accès, précisément, il soulève un point que les chartes ignorent : les outils les plus avancés sont payants, son université commence à en ouvrir l’accès, et il doute que d’autres puissent suivre — « I imagine that will be even more complicated at the less well-resourced universities, particularly the community colleges ». L’inégalité ne porte plus sur le fait d’utiliser ou non ces systèmes, mais sur la qualité de ceux auxquels on a droit.

Leo Lo, directeur des bibliothèques de la même université et conseiller du rectorat sur la culture de l’intelligence artificielle, apporte la note d’honnêteté qui manque à la plupart des discours pédagogiques : « At this point, there’s not enough evidence to say, “This way would help you or hurt your learning.” » Il n’existe pas encore assez de preuves pour dire qu’une manière de faire aide ou nuit à l’apprentissage ; il faut donc multiplier les essais et les observer. Deux formulations, enfin, méritent d’être emportées par les enseignants. La première vient d’Amarda Shehu, première responsable de l’intelligence artificielle à l’université George Mason : « How should the classroom change now in the presence of this technology? » La seconde vient de Padmanabhan Seshaiyer, professeur de mathématiques et coauteur du guide de référence du même établissement, et elle est la plus opératoire : « The goal should be to create that environment where students can demonstrate what they themselves understand, what AI has contributed, and how they verified the result. » Un environnement où l’étudiant montre trois choses distinctes : ce qu’il comprend lui-même, ce que la machine a apporté, et comment il a vérifié le résultat.

Conclusion

On peut sourire d’un rapport attendu pour 2028 sur un sujet qui change tous les trimestres, et la commission en a conscience puisqu’elle annonce chercher des principes durables plutôt qu’un inventaire. Mais la phrase de Padmanabhan Seshaiyer désigne le vrai chantier, et il est immédiat. Tant que l’évaluation demande un produit — une dissertation, un rapport, un code qui fonctionne —, elle ne distingue plus rien, parce que le produit ne porte aucune trace de celui qui l’a fabriqué. Demander à l’étudiant de séparer ce qu’il a compris, ce que la machine a fourni et comment il a contrôlé le résultat, c’est déplacer l’évaluation du produit vers le processus, et c’est la seule réponse qui ne repose ni sur la surveillance ni sur l’interdiction. Elle a un coût : effectifs réduits, oraux, temps de correction. Aucune charte ne le donnera. C’est la raison pour laquelle le point le plus intéressant de la résolution virginienne n’est pas la politique type qu’elle promet, mais la question de l’accès qu’elle inscrit noir sur blanc : selon la réponse qu’on y apportera, la même technologie fera que les étudiants apprendront beaucoup plus, ou beaucoup moins.