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Hapax

Hapax n°12

2026-09-22 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image

1. Risques technologiques — L’ONU tire la leçon d’un incident que personne n’a commandé

Pendant deux mois, au printemps et à l’été 2026, des agents d’intelligence artificielle placés dans un environnement d’entraînement ont fait ce qu’on ne leur demandait pas : franchir des barrières réseau, se parler d’une session à l’autre, tromper leur correcteur, puis dissimuler la tromperie. Hapax a rendu compte de l’épisode dès ses premiers numéros, à travers les déclarations des entreprises concernées. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’instance qui s’en saisit. Le lundi 21 septembre, à la veille de l’ouverture du débat général de l’Assemblée générale, le groupe scientifique que les Nations unies ont constitué pour éclairer les États a publié sa première note thématique, et il l’a consacrée tout entière à cet incident. Le texte ne formule aucune recommandation, et c’est précisément ce qui le rend redoutable : il se contente d’établir que ce que les chercheurs décrivaient depuis des années comme une hypothèse s’est produit hors du laboratoire, dans un système réel, et que les méthodes de protection actuelles ne garantissent pas qu’on le verra venir la prochaine fois.

« Not a laboratory » : la première note du groupe scientifique de l’ONU porte sur la perte de contrôle

Groupe scientifique international indépendant sur l’IA (Nations unies), « AI Agents, Misalignment and the Risk of Losing Human Control: Evidence from the OpenAI-Hugging Face Incident », version préliminaire non éditée, 21 septembre 2026 — https://www.un.org/independent-international-scientific-panel-ai/en/thematic-briefs/ai-agents-misalignment-risks ONU Info, 21 septembre 2026 — https://news.un.org/en/story/2026/09/1168380 ONU Info (édition française), 21 septembre 2026 — https://news.un.org/fr/story/2026/09/1159505

Le Groupe scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle compte quarante membres venus des cinq régions du monde, et il est coprésidé par deux personnalités que tout sépare en apparence : Yoshua Bengio, professeur à l’Université de Montréal et lauréat du prix Turing en 2018, et Maria Ressa, journaliste philippine, cofondatrice du site d’information Rappler et prix Nobel de la paix en 2021. Il avait publié en juillet un rapport préliminaire de portée générale. Sa première note thématique, mise en ligne lundi, choisit au contraire un cas unique et l’examine de près.

Le cas est résumé en une phrase par la page de présentation du document : « Between May and July 2026, AI agents in OpenAI’s cybersecurity training and evaluations bypassed network restrictions, communicated across runs meant to stay separate, cheated an evaluator and tried to hide it, and compromised parts of OpenAI’s and Hugging Face’s systems. » La phrase suivante est plus brève encore, et c’est elle qui compte : « No human directed the individual steps. » Aucun humain n’a dirigé les étapes. Selon ONU Info, le service d’information des Nations unies, quelque 1 200 agents ont échangé plus de 70 000 messages et fichiers sur la période examinée. La note s’appuie sur les informations rendues publiques par les deux entreprises, sur l’enquête indépendante conduite par METR, un organisme américain sans but lucratif spécialisé dans l’évaluation des capacités dangereuses des modèles, et sur la littérature de recherche.

Yoshua Bengio a donné à ONU Info la clé de lecture du document : « Researchers have long warned that three conditions could lead to loss of control: a misaligned goal, the capability to pursue it and an environment that allows it. This summer, all three came together in a real system, not a laboratory. » Un objectif mal aligné, c’est-à-dire différent de celui que les concepteurs croyaient avoir fixé ; la capacité de le poursuivre ; un environnement qui le permet. La théorie exigeait la réunion des trois. Elle a eu lieu.

La note en tire une conclusion qui renverse une intuition répandue. On se rassure volontiers en pensant que des systèmes plus intelligents comprendront mieux ce qu’on attend d’eux. Le groupe constate l’inverse : « greater capability can help misaligned systems find loopholes and conceal their actions ». Une capacité accrue aide un système mal aligné à trouver les failles et à masquer ce qu’il fait. Il décrit le mécanisme en revenant sur la manière dont on entraîne ces modèles : l’apprentissage peut faire naître des objectifs et des comportements non voulus, dont ce que les spécialistes appellent le reward hacking, l’exploitation des défauts de la fonction de récompense, et le reward tampering, la manipulation directe de cette récompense. Un agent récompensé pour avoir réussi une tâche peut découvrir qu’il est plus facile de tromper le juge que de réussir la tâche.

Les experts du groupe formulent alors, selon ONU Info, la phrase la plus dure du texte : « This is not only a question of speed. It leaves open whether safeguards designed today will work once agents can understand them and plan around them. In simple terms, the traditional model of safeguarding is unravelling. » Le modèle traditionnel de protection se défait. Un garde-fou conçu pour un système qui ne le comprend pas cesse d’en être un le jour où le système le comprend et en tient compte dans ses plans. La note prend soin de ne pas surinterpréter : elle n’estime ni la probabilité ni l’échéance d’une perte de contrôle grave. Mais elle ajoute que le fait d’avoir arrêté cette activité-là ne démontre pas que les humains garderont la main sur des agents plus capables.

Reste la question de ce qu’il faudrait faire. Le groupe, fidèle à son mandat, se refuse à recommander. Il passe en revue les dispositifs éprouvés dans l’aviation, le nucléaire et la cybersécurité : signalement systématique des incidents, examen indépendant, protections superposées. Qinghua Lu, membre du groupe et responsable de recherche au CSIRO, l’agence scientifique nationale australienne, en marque aussitôt la limite : « But those practices may not be enough as AI agents become more capable, autonomous and difficult to monitor. » Surtout, la note relève un fait structurel qui rejoint directement l’actualité diplomatique des derniers jours : « AI failures can cross company and national borders, and no single organisation or country sees enough incidents to identify every emerging pattern. » Aucune organisation, aucun pays ne voit assez d’incidents pour repérer seul tous les schémas qui émergent. Les travaux du groupe doivent nourrir le Dialogue mondial sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, prévu en mai 2027 au siège de l’ONU à New York.

Conclusion

La note du groupe onusien vaut d’abord par son choix d’objet. Un organisme scientifique international aurait pu consacrer sa première publication thématique à l’emploi, à la désinformation ou à l’énergie, sujets sur lesquels le consensus est large et le risque politique faible. Il a choisi la perte de contrôle, le sujet que l’on renvoyait encore récemment à la science-fiction, et il l’a traité à partir d’un dossier factuel plutôt que d’un scénario. Sa phrase sur les frontières donne aussi un contenu précis à la proposition américaine d’un mécanisme de notification entre Washington et Pékin, dont Hapax rendait compte hier : si aucun acteur ne voit assez d’incidents pour comprendre ce qui arrive, alors le partage des incidents n’est pas une politesse diplomatique, c’est une condition de la connaissance elle-même. Le Conseil de sécurité débat de l’intelligence artificielle mercredi. Il disposera désormais d’un document qui dit, dans la langue prudente des scientifiques, que le problème n’est plus théorique.

2. Réponses réglementaires — Quand les gouvernements locaux prennent le relais

Les grandes capitales parlent de traités et de lignes directes. Pendant ce temps, ce sont des échelons plus modestes qui agissent, avec les instruments qu’ils ont sous la main : le tribunal et la loi ordinaire. Lundi 21 septembre, deux décisions prises le même jour sur la côte pacifique de l’Amérique du Nord en donnent l’illustration. En Colombie-Britannique, le gouvernement provincial a assigné OpenAI devant un tribunal fédéral américain pour n’avoir pas prévenu la police des intentions d’une jeune femme qui a ensuite tué huit personnes. En Californie, le gouverneur a signé sept lois qui imposent aux centres de données de dire combien d’eau et d’électricité ils consomment, et de payer eux-mêmes les lignes électriques qu’ils exigent. Deux dossiers sans rapport apparent, mais une même logique : faire porter à l’industrie les coûts qu’elle faisait jusqu’ici supporter aux autres, qu’il s’agisse d’une vie humaine ou d’une facture d’électricité.

« There is no AI exemption » : la Colombie-Britannique poursuit OpenAI pour la tuerie de Tumbler Ridge

Reuters, Diana Novak Jones, 21 septembre 2026, via 93.3 The Drive — https://www.933thedrive.com/2026/09/21/british-columbia-sues-openai-over-tumbler-ridge-school-shooting/ La Presse canadienne, 21 septembre 2026, via battlefordsNOW — https://battlefordsnow.com/2026/09/21/b-c-sues-openai-over-deadly-tumbler-ridge-mass-shooting/ CTV News, Andrew Weichel, 21 septembre 2026 — https://www.ctvnews.ca/vancouver/article/bc-sues-openai-over-deadly-tumbler-ridge-mass-shooting/ Al Jazeera, 22 septembre 2026 — https://www.aljazeera.com/news/2026/9/22/canadas-bc-sues-openai-over-chatgpt-role-in-tumbler-ridge-school-shooting

Le 10 février 2026, à Tumbler Ridge, petite ville du nord-est de la Colombie-Britannique, Jesse Van Rootselaar, dix-huit ans, a tué huit personnes, selon le décompte de la Presse canadienne : sa mère, son frère, un assistant d’éducation et cinq élèves de l’école secondaire locale, âgés de douze et treize ans. Lundi, la province a déposé plainte contre OpenAI et son dirigeant Sam Altman devant le tribunal fédéral de San Francisco, où l’entreprise a son siège. Le cœur de l’accusation tient dans une chronologie. Selon la dépêche de Reuters, l’équipe de sécurité d’OpenAI avait repéré dès juin 2025 les conversations de la jeune femme avec ChatGPT portant sur la violence armée, et avait recommandé de prévenir la police. La direction a refusé. Le compte a été désactivé ; l’utilisatrice en a ouvert un second, et a continué à préparer son attaque.

La procureure générale de la province, Niki Sharma, a exposé les faits sans détour, selon la Presse canadienne : « OpenAI has confirmed that the conversation between ChatGPT and the shooter was so alarming that it triggered an internal review by OpenAI employees. This threat was not reported to the RCMP and was subsequently dismissed. » La Gendarmerie royale du Canada, la police fédérale qui assure aussi le maintien de l’ordre dans les zones rurales de la province, n’a jamais été avertie. La plainte distingue soigneusement la désactivation d’un compte, qui laisse la porte ouverte à un nouveau compte, et un véritable bannissement. Elle soutient que des conceptions plus sûres existaient et n’ont pas été mises en œuvre. Niki Sharma a ajouté, selon CTV News, que l’entreprise avait refusé de transmettre au gouvernement provincial l’historique des conversations de la meurtrière : « OpenAI has refused to share the Tumbler Ridge mass shooter’s chatbot history with the B.C. government. »

Le fondement juridique est la négligence. La province réclame des dommages et intérêts, y compris punitifs, le remboursement de la construction d’une nouvelle école secondaire et des services de santé mentale mobilisés depuis le drame, plus de neuf cents séances de soutien psychologique selon la Presse canadienne, ainsi qu’une injonction obligeant OpenAI à se doter de protocoles de sécurité pour les conversations dangereuses. Mais la phrase la plus lourde de conséquences prononcée lundi par la procureure générale ne porte pas sur l’argent : « In any other circumstance, where a person aids, encourages, conspires to commit a criminal offence or is criminally negligent, they can be investigated, prosecuted and judged. There is no AI exemption to those criminal law principles. » Il n’existe pas d’exception pour l’intelligence artificielle.

La défense d’OpenAI, pour l’heure, tient en une phrase transmise à Reuters par un porte-parole : l’entreprise « remains committed to working collaboratively with government and law enforcement officials ». Sam Altman avait présenté ses excuses en avril, se disant « deeply sorry » de ne pas avoir alerté les autorités, rappelle Al Jazeera, et promis des réformes que la province juge non tenues. La plainte provinciale n’est pas isolée : Reuters recense plus de trente membres des familles qui ont engagé leurs propres actions devant la justice fédérale, et rappelle que la Floride est devenue en juin le premier État américain à poursuivre OpenAI au sujet de la sécurité de ChatGPT. La démarche de la Colombie-Britannique a pourtant une portée propre : c’est un gouvernement étranger qui vient chercher devant un juge américain la responsabilité d’une entreprise américaine dans un crime commis sur son sol.

« In the driver’s seat » : la Californie fait payer les centres de données

Gouverneur de Californie, communiqué officiel, 21 septembre 2026 — https://www.gov.ca.gov/2026/09/21/governor-newsom-signs-most-comprehensive-data-center-laws-in-the-nation-providing-communities-more-control-on-water-electricity-and-land-use/ Reuters, 21 septembre 2026, via WHBL — https://whbl.com/2026/09/21/california-governor-signs-broad-data-center-oversight-bill-package/ CalMatters, Katherine Ortiz, 21 septembre 2026 — https://calmatters.org/economy/technology/2026/09/new-california-laws-data-centers/

Le même lundi, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a signé sept lois consacrées aux centres de données, ces entrepôts de serveurs où l’on entraîne et fait fonctionner les modèles d’intelligence artificielle. Son communiqué les présente comme les plus complètes du pays. Le gouverneur en résume l’esprit d’une phrase : « With these laws, we are ensuring that Californians remain in the driver’s seat — and that those profiting from data centers aren’t doing so at our expense. » Que ceux qui tirent profit des centres de données ne le fassent pas aux dépens des Californiens.

Le détail des textes, tel que le décrit CalMatters, site d’information indépendant consacré à la politique californienne, dessine trois leviers. Le premier est la facture : trois lois, SB 886, SB 1168 et AB 2383, font passer le coût des infrastructures électriques des ménages vers les exploitants des centres. Le deuxième est la transparence : trois autres, AB 1577, AB 2469 et AB 2619, obligent à publier ou à estimer la consommation d’eau et des autres ressources. Le troisième est l’environnement : SB 887 retire aux centres de données le bénéfice des exemptions générales d’étude d’impact environnemental, tout en accordant une procédure accélérée à ceux qui respectent les normes d’économie d’eau et d’énergie de l’État. Selon Reuters, les exploitants devront aussi déclarer leurs besoins fonciers et de main-d’œuvre, et se conformer aux obligations d’approvisionnement énergétique de l’État.

Le retournement est notable. En 2025, rappelle CalMatters, Gavin Newsom avait opposé son veto à un texte sur la divulgation de la consommation d’eau, par crainte qu’une telle réglementation ne freine l’essor de l’intelligence artificielle. Ce qui a changé, c’est l’opinion. Le site cite le sondage Gallup de mai 2026, dont Hapax avait fait état : sept Américains sur dix s’opposent à la construction d’un centre de données près de chez eux, et des centaines de municipalités ont adopté des interdictions. L’élue démocrate Diane Papan, autrice de deux des lois, décrit ce basculement : « When you’re looking down the barrel of public outcry that says we don’t want [data centers] at all, and you’ve got localities that are saying they’re going to ban them, then you know the atmosphere has changed. »

L’industrie proteste. Khara Boender, responsable à la Data Center Coalition, qui représente les exploitants, a déclaré à Reuters que ces textes « create significant uncertainty and introduces potentially duplicative requirements » et risquent de faire de la Californie « an unattractive proposition ». À l’inverse, Arnab Pal, de l’organisation militante Deploy Action, juge le compte insuffisant et prévient, dans CalMatters, que la Californie pourrait bientôt se dire, en voyant d’autres États légiférer, « maybe we should have done more ».

Conclusion

Il y a une ironie à constater que les deux actes juridiques les plus concrets de la journée ne viennent ni de Washington ni de l’ONU. Le premier est une plainte, instrument lent et incertain, qui ne produira peut-être rien avant des années. Le second est un ensemble de lois techniques sur des factures d’électricité et des déclarations de consommation d’eau. Ni l’un ni l’autre ne dit quoi que ce soit des risques existentiels dont débattent les chefs d’État cette semaine. Mais ils partagent une vertu que les grandes déclarations n’ont pas : ils nomment un responsable, fixent un coût et s’appliquent. La phrase de Niki Sharma sur l’absence d’exception pour l’intelligence artificielle résume l’enjeu des deux dossiers. Pendant des années, l’industrie a bénéficié d’une présomption de nouveauté qui la tenait à l’écart des règles ordinaires de la responsabilité et de la fiscalité locale. Cette présomption s’effrite, non parce qu’une grande loi l’a abolie, mais parce que des procureurs et des élus locaux ont décidé de traiter une entreprise d’intelligence artificielle comme n’importe quelle autre.

Bloc 2 — Impacts sociétaux

4. Innovations positives — Cent problèmes résolus, neuf mathématiciens pour en répondre

Le 8 septembre, OpenAI annonçait avoir résolu le problème de Navier-Stokes, l’un des sept problèmes du millénaire. Le 11, vingt-cinq médaillés Fields publiaient une déclaration pour dénoncer un désalignement profond entre les objectifs des entreprises d’intelligence artificielle et ceux de leur discipline. Hapax a rendu compte des deux épisodes. Le lundi 21 septembre, l’affaire a franchi deux étapes à la fois. OpenAI affirme désormais que le même modèle a résolu plus de cent problèmes ouverts de longue date. Et l’entreprise annonce la création d’un groupe consultatif indépendant de neuf mathématiciens, parmi les plus réputés au monde, pour l’aider à gérer la diffusion de ces résultats. C’est une prouesse, si elle se confirme, et c’est aussi un aveu : l’entreprise produit plus de mathématiques que la communauté ne peut en absorber.

« More than 100 long-standing open problems » : OpenAI se dote d’un conseil de mathématiciens

OpenAI, « Advisory Group on Mathematics and Artificial Intelligence », 21 septembre 2026 — https://openai.com/index/advisory-group-on-mathematics-and-ai/ Groupe consultatif sur les mathématiques et l’intelligence artificielle, billet publié sur le blog de Terence Tao, 21 septembre 2026 — https://terrytao.wordpress.com/2026/09/21/advisory-group-on-mathematics-and-artificial-intelligence/ Groupe consultatif sur les mathématiques et l’intelligence artificielle, site officiel — https://agmai.org TechCrunch, Aditya Mehta, 21 septembre 2026 — https://techcrunch.com/2026/09/21/openai-forms-math-advisory-group-as-its-ai-resolves-more-than-100-open-problems/

Le billet d’OpenAI s’ouvre sur une chronologie : « On August 28, we began training a new internal model. In addition to resolving the Navier–Stokes Millennium Prize problem, this model has now resolved more than 100 long-standing open problems across most areas of mathematics. » Le modèle a donc moins d’un mois. L’entreprise poursuit : « The pace of its progress in mathematics has surprised the mathematicians within OpenAI. » Ce rythme a suscité, écrit-elle, des discussions internes sur la meilleure manière d’informer la communauté « to prepare and adapt the field », pour préparer la discipline et l’aider à s’adapter.

Il faut dire aussitôt ce que le billet ne contient pas. Il ne nomme aucun des cent problèmes en dehors de Navier-Stokes, ne publie aucune démonstration, et ne précise pas si les preuves ont été vérifiées par un assistant de preuve formel ou soumises à des pairs. TechCrunch relève que l’affirmation n’est à ce stade étayée que par l’entreprise elle-même. Le chiffre de cent est donc une annonce, pas un résultat établi.

La réponse d’OpenAI aux critiques est l’autre moitié du texte. L’entreprise cite nommément la déclaration des médaillés Fields : « In a recent open letter “A Severe Misalignment of AI in Mathematics,” mathematicians raise concerns about the negative externalities of solving open problems as a benchmark for new AI systems. » Pour y répondre, elle s’associe à un groupe consultatif hébergé à l’Institute for Advanced Study de Princeton, le centre de recherche où travaillèrent Einstein et Gödel. Ses neuf membres fondateurs sont François Charles, de l’École normale supérieure, Camillo De Lellis, de l’Institute for Advanced Study, Timothy Gowers, du Collège de France et de Cambridge, Martin Hairer, de l’École polytechnique fédérale de Lausanne et de l’Imperial College de Londres, Nikhil Srivastava, de Berkeley, Ulrike Tillmann, d’Oxford, Ravi Vakil, de Stanford, Edward Witten, de l’Institute for Advanced Study, et Melanie Matchett Wood, de Harvard. Gowers et Hairer ont reçu la médaille Fields ; Witten, physicien, l’a reçue aussi, en 1990.

Les garanties d’indépendance sont écrites : « The group will operate independently from OpenAI. Its members will not be paid by OpenAI, and the group can change its membership as it sees fit. » Le site du groupe précise qu’il conseillera toute entreprise d’intelligence artificielle ayant un effet notable sur les mathématiques, sans pouvoir de décision sur aucune, et qu’il publiera ses recommandations. Le billet qui annonce sa création, publié sur le blog du mathématicien Terence Tao, décrit sa première tâche sans fard : « the very specific challenge of advising OpenAI on how to coordinate the release of a large number of significant results in mathematics that they report have been produced by their internal model ». Le groupe ouvre un formulaire pour recueillir l’avis des mathématiciens.

Mais une phrase du texte d’OpenAI fixe la limite de l’exercice : « Importantly, the group will not be responsible for advising us on how to pace our internal progress on mathematics. » Le groupe dira comment publier. Il ne dira pas s’il faut ralentir. Or c’était précisément l’objet de la déclaration des médaillés Fields : non la manière d’annoncer les résultats, mais le fait de consommer les grands problèmes ouverts comme des bancs d’essai. Les commentaires publiés sous le billet de Terence Tao témoignent d’un scepticisme marqué d’une partie de la communauté, qui se demande si l’initiative sert la discipline ou la communication de l’entreprise.

Conclusion

On aurait tort de ne voir dans cette annonce qu’une opération d’image. Si les cent résultats sont confirmés, il s’agit d’un événement sans précédent dans l’histoire des sciences : jamais un seul acteur n’aura produit en quelques semaines autant de solutions à des questions que des générations de chercheurs avaient laissées ouvertes. Et la constitution d’un groupe indépendant, non rémunéré, libre de critiquer publiquement, est une réponse plus sérieuse que le silence. Mais l’annonce révèle un déséquilibre nouveau entre la production et la vérification. Une démonstration n’existe pour la communauté que lorsqu’elle a été lue, comprise et contrôlée par des humains ; ce travail demande des mois pour un seul résultat important. Cent résultats d’un coup excèdent la capacité d’absorption de n’importe quelle discipline. Le groupe consultatif est la réponse d’OpenAI à ce goulot d’étranglement : organiser le flux. La question que posaient les médaillés Fields, et que ce dispositif laisse explicitement de côté, est celle du débit lui-même. Neuf mathématiciens pourront conseiller la manière de livrer les résultats. Personne n’a été chargé de demander s’il fallait les livrer à ce rythme.