
Hapax n°11
Bloc 1 — La grande image
2. Réponses réglementaires — Entre les deux premières puissances, un canal pour se prévenir
Il y a deux jours, le président des États-Unis annonçait une « AI Force », promettait de ne rien entraver et renvoyait les inquiétudes des laboratoires à une conspiration. Hapax en rendait compte hier. Dimanche 20 septembre, à New York, son propre secrétaire au Trésor a proposé à la Chine autre chose : un dispositif par lequel les deux pays se préviendraient mutuellement lorsqu’un incident lié à l’intelligence artificielle atteint le niveau de la sécurité nationale. La contradiction n’est qu’apparente, et c’est ce qui rend la journée intéressante. Washington refuse de freiner ses propres entreprises, mais admet qu’un accident peut survenir, qu’il peut franchir une frontière, et qu’il vaut mieux le savoir avant l’autre. Le même jour, à la télévision, un élu démocrate est allé plus loin en réclamant un véritable traité, avec interdictions et vérifications. Et l’Assemblée générale des Nations unies s’ouvre sur une semaine où le Conseil de sécurité a inscrit le sujet à son ordre du jour. Trois scènes, trois degrés d’ambition : se prévenir, s’interdire, se concerter.
« From opaque to more transparency » : Washington propose à Pékin un mécanisme de notification
Associated Press, Matt Sedensky, 20 septembre 2026, via Local 10 — https://www.local10.com/business/2026/09/20/bessent-us-proposes-ai-incident-alert-system-in-talks-with-china/ CNN, 20 septembre 2026, via KRDO — https://krdo.com/money/cnn-business-consumer/2026/09/20/bessent-proposes-ai-safety-notifications-in-talks-with-china-ahead-of-xi-trump-meeting/ Al Jazeera, avec l’AFP et Reuters, 20 septembre 2026 — https://www.aljazeera.com/economy/2026/9/20/us-china-open-high-level-talks-ahead-of-trump-xi-summit Euronews, Emma De Ruiter, 21 septembre 2026 — https://www.euronews.com/2026/09/21/us-and-china-to-seek-ai-dialogue-to-communicate-shared-concerns Xinhua, 20 septembre 2026 — https://english.news.cn/20260920/cd61f37b0933496f866ee757a0c734c4/c.html
Les négociations se sont tenues à New York le dimanche 20 septembre et ont duré environ huit heures, selon Al Jazeera. Côté américain, le secrétaire au Trésor Scott Bessent et le représentant au Commerce Jamieson Greer ; côté chinois, le vice-Premier ministre He Lifeng, membre du bureau politique du Parti communiste, accompagné du négociateur commercial en chef Li Chenggang. L’objet officiel était de préparer le sommet qui doit réunir Donald Trump et Xi Jinping à la Maison-Blanche jeudi, dans le cadre d’une trêve commerciale fragile qui expire le 10 novembre. L’intelligence artificielle figurait pourtant en tête des annonces, et c’est Scott Bessent qui l’y a placée.
Sa proposition tient en une phrase, rapportée par Euronews : « The US has proposed that we have a notification mechanism between the two countries », destiné aux incidents liés à l’intelligence artificielle qui atteignent le niveau de la sécurité nationale. Il l’a justifiée devant la presse en des termes que CNN restitue ainsi : « We think that, just like with any cross-border activity, that moving from opaque to more transparency between the number one and the number two AI powers in the world is very important. » Et il en a donné l’horizon, selon l’Associated Press : « We want a shared vision of common goals and common threats. » Les deux délégations sont convenues d’ouvrir un « dialogue sino-américain sur l’IA » et de se revoir.
Il faut mesurer exactement ce qui est proposé, et ce qui ne l’est pas. Un mécanisme de notification n’est ni une limitation, ni une inspection, ni une norme commune. C’est un canal : l’engagement de prévenir l’autre lorsqu’un système a causé, ou failli causer, un incident grave. Le modèle historique est connu, c’est la ligne directe installée entre Washington et Moscou en 1963, après une crise des missiles de Cuba durant laquelle les messages entre les deux capitales mettaient des heures à arriver. Ce téléphone n’a jamais réduit un seul arsenal ; il a réduit le risque qu’un malentendu déclenche ce que personne n’avait décidé. La proposition américaine s’inscrit dans cette lignée modeste. Elle exclut d’ailleurs explicitement ce qui fâche : Al Jazeera et CNN précisent que les contrôles à l’exportation des puces avancées et des équipements de fabrication de semi-conducteurs ne font pas partie de la discussion. Washington propose donc de parler des accidents, pas des armes qui permettent d’en produire.
Jamieson Greer a tenu à souligner la nécessité de l’exercice : « These are the two most powerful countries on earth, whether it’s in trade or AI, and it’s imperative that they’re able to work together. » George Chen, associé du cabinet de conseil The Asia Group, où il dirige le pôle numérique, estime auprès de l’Associated Press que ce mécanisme pourrait créer « a precedent that other countries may follow ».
Reste la réponse chinoise, et elle est mince. La dépêche de l’agence Xinhua consacrée à l’ouverture des consultations se borne à constater que les deux délégations se sont réunies dimanche matin pour discuter de questions économiques et commerciales. Selon Euronews, les médias d’État ont ensuite qualifié les échanges de « candid, in-depth, and constructive », sans rien dire du mécanisme. CNN relève que le compte rendu officiel chinois ne fait que mentionner, brièvement, que l’intelligence artificielle a été abordée. Autrement dit, la proposition existe, elle a été entendue, et elle n’a pas été acceptée. Le sommet de jeudi dira si elle l’est.
« Winning an AI war is like winning a nuclear war » : un élu réclame un traité vérifiable
CBS News, « Face the Nation with Margaret Brennan », transcription intégrale, 20 septembre 2026 — https://www.cbsnews.com/news/face-the-nation-full-transcript-09-20-2026/ CBS News, Anthony Salvanto, Jennifer De Pinto et Fred Backus, sondage réalisé du 16 au 18 septembre, publié le 18 septembre 2026 — https://www.cbsnews.com/news/will-a-i-harm-humans-opinion-poll/
Le même dimanche, sur la chaîne CBS, Ro Khanna, représentant démocrate de Californie et membre de la commission des forces armées de la Chambre, a exposé ce que devrait être, selon lui, l’étape suivante. Il avait écrit à plusieurs entreprises chinoises, dont DeepSeek et Alibaba, pour leur demander de suivre les laboratoires américains et de ralentir. La journaliste Margaret Brennan lui a demandé si elles avaient répondu. « They have not », a-t-il reconnu, avant de poser son cadre : « Winning an AI war is like winning a nuclear war. It is catastrophic for civilization. » Il distingue deux dangers, et deux seulement : « either the loss of control or misuse ».
La journaliste lui a opposé l’objection évidente : les services de renseignement et de sécurité américains accusent les entreprises chinoises de copier les modèles américains à une échelle industrielle ; comment demander à un concurrent qui vous pille de coopérer ? La réponse de l’élu retourne l’argument. Il admet la copie, par la technique dite de distillation, qui consiste à entraîner un modèle sur les réponses d’un autre : « Basically, they are copying American models. That’s one reason, frankly, to regulate American models. Because they’re copying them, some of the safeguards would protect the world. » Si la Chine copie les modèles américains, les garde-fous qu’on y installe seront copiés avec eux.
Puis il décrit l’accord qu’il appelle de ses vœux, et c’est là que son intervention dépasse la déclaration de principe. Il réclame « international monitoring », des contrôles dans les centres de données, « where you can tell whether a model is being used for inference or training », c’est-à-dire la possibilité de distinguer une machine qui sert un modèle existant d’une machine qui en fabrique un nouveau, et des outils « enforceable and verifiable ». La référence est assumée : « like an arms control agreement, as Reagan said, you need to trust and verify ». Deux principes en formeraient le cœur : « banning any self-improving AI, recursive self-improving AI », qu’il définit comme une IA « that continues to improve itself and where we could lose control », et des garde-fous « so that AI can’t be misused by people for biological nuclear weapons ». Ce devrait être, dit-il, « the first agenda item on the Trump-Xi Jinping summit ». Il plaide enfin pour une agence fédérale indépendante sur le modèle de l’autorité américaine du médicament, et balaie l’argument de la complexité : « We have regulated very complex things. »
La même émission diffusait un entretien avec Jensen Huang, dirigeant de Nvidia, premier concepteur mondial des puces sur lesquelles ces modèles sont entraînés, qui résumait la position inverse : « We should go as fast as we can, but not faster than we should. » Et elle présentait le sondage de la chaîne, réalisé du 16 au 18 septembre auprès de 2 051 adultes : « Forty-three percent of Americans say AI companies should slow down development, 12 percent say we should stop, while 44 percent say we should keep the current pace or even speed up. » Le pays se partage donc presque exactement en deux, et 64 % des personnes interrogées jugent en même temps nécessaire que les États-Unis développent l’intelligence artificielle pour rester dans la compétition. C’est tout le dilemme de l’administration résumé en deux chiffres : on veut ralentir, et on veut gagner.
L’ONU ouvre sa semaine, et le Conseil de sécurité ajoute l’IA à son agenda
Associated Press, Edith M. Lederer, 21 septembre 2026, via Local 10 — https://www.local10.com/news/national/2026/09/21/world-leaders-meet-at-un-as-their-planet-grapples-with-war-division-runaway-ai-and-climate-shocks/ ONU Info, 16 septembre 2026 — https://news.un.org/en/story/2026/09/1168348
La semaine de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies commence, et l’Associated Press en dresse le programme. Environ cent trente chefs d’État et de gouvernement doivent s’exprimer à partir de mardi, après le discours d’ouverture du secrétaire général António Guterres. L’intelligence artificielle y occupe une place que la correspondante de l’agence à l’ONU, Edith Lederer, décrit sans détour : « The future of artificial intelligence has pushed to the forefront of global concerns, with its speeding advances and the dawning recognition that there are no industry controls, let alone any global guardrails ». La dépêche rappelle que, quelques jours avant la réunion, les dirigeants de trois grands laboratoires avaient appelé à une pause, et que Donald Trump avait qualifié leurs inquiétudes de « hoax ». Le fait nouveau est institutionnel : « The U.N. Security Council added a high-level meeting on AI to its agenda on Wednesday afternoon », soit le mercredi 23 septembre.
Le secrétaire général avait fixé le cadre de ces débats le 16 septembre, dans une déclaration publiée par ONU Info, le service d’information des Nations unies. Il y rangeait l’intelligence artificielle hors de contrôle parmi les trois menaces existentielles du moment, avec le climat et les inégalités, et prévenait : « The world cannot afford a race to the bottom on AI safety. » Il ajoutait que des pauses volontaires ne fonctionneraient pas si elles restaient isolées, limitées à quelques pays seulement. C’est exactement le problème que la journée de dimanche a mis en lumière : un pays qui ralentit seul se pénalise, un pays qui accélère seul fait courir le risque à tous.
Conclusion
La journée du 20 septembre a fait apparaître, en quelques heures, l’échelle complète des instruments dont disposent les États face à une technologie qu’aucun d’eux ne contrôle seul. Au plus bas de l’échelle, le canal de notification : il ne limite rien, il n’oblige qu’à parler, et c’est pourquoi il est le seul à avoir été formellement proposé. Au milieu, le traité avec vérification, que Ro Khanna décrit avec précision, interdiction des systèmes qui s’améliorent eux-mêmes, inspection des centres de données, distinction entre entraînement et usage : c’est l’architecture du contrôle des armements, qui a demandé des décennies pour les armes nucléaires. Au sommet, la concertation universelle que réclame le secrétaire général, et dont le Conseil de sécurité débattra mercredi. La leçon de la guerre froide est qu’on ne commence jamais par le sommet. On commence par un téléphone, parce qu’il ne coûte rien à personne et qu’il crée l’habitude de se parler. Mais cette leçon a une contrepartie : la ligne directe a été installée après une crise qui avait failli mal finir, et non avant. La question que pose la proposition américaine est donc de savoir si, cette fois, on aura l’intelligence d’installer le téléphone avant l’incident, et si Pékin, qui n’a pour l’instant rien répondu, acceptera de décrocher.