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Hapax

Hapax n°10

2026-09-20 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image

1. Risques technologiques — Ce que devient une promesse de prudence quand la part de marché recule

Il y a huit jours, le dirigeant d’un des quatre grands laboratoires écrivait qu’il fallait ralentir, et trois concurrents lui donnaient raison dans la journée. L’épisode a été reçu comme un tournant : pour la première fois, les producteurs de ces systèmes disaient publiquement que la vitesse elle-même constituait le danger. Le 19 septembre a livré les deux documents qui permettent d’en mesurer la solidité. Le premier est une reconstitution, par deux journalistes de Reuters, des dix jours qui ont conduit à cette déclaration ; on y lit ce que les chercheurs de ces maisons disent de leurs propres modèles quand ils parlent sans précaution. Le second est une information exclusive de la même agence : le laboratoire qui a demandé le ralentissement examine la sortie anticipée d’un nouveau modèle, parce qu’un concurrent lui prend ses clients. Les deux textes portent la même signature d’agence et la même date. Mis côte à côte, ils décrivent une promesse et le premier obstacle qu’elle rencontre, qui n’est ni technique ni réglementaire : il est commercial.

« There is no way to oversee them at the scale at which we’re training them »

Reuters, Greg Bensinger et Deepa Seetharaman, 19 septembre 2026, via 93.3 The Drive — https://www.933thedrive.com/2026/09/19/ten-days-that-changed-the-course-of-ai/ Reuters, même enquête, via The Express Tribune, 19 septembre 2026 — https://tribune.com.pk/story/2630230/ten-days-that-changed-the-course-of-ai Dario Amodei, « We Must Pace the Frontier », 12 septembre 2026 — https://darioamodei.com/post/we-must-pace-the-frontier

La reconstitution de Reuters part du 3 septembre, jour où OpenAI présente son modèle Astra en reconnaissant simultanément ne pas savoir surveiller entièrement ses propres systèmes. Le président de l’entreprise, Greg Brockman, résume l’événement en quatre mots : « Welcome to the AGI era. » Le 8 septembre, un chercheur d’Anthropic de vingt-sept ans, Jacob Coxon, démissionne publiquement en accusant les laboratoires de « gambling with our lives ». Le 12, Dario Amodei publie un essai de quatre mille mots dont la phrase centrale ne souffre aucune ambiguïté : « We must slow the pace at which we improve the capabilities of AI models. » Il y décrit un risque daté : « in 6-12 months such a swarm could be capable of taking over the entire internet with a persistent botnet ». Le même jour, Sam Altman, Elon Musk et Demis Hassabis approuvent publiquement.

Ce qui donne à cette enquête sa valeur, ce ne sont pas les prises de position des dirigeants, déjà connues, mais les phrases des chercheurs qui travaillent sur ces systèmes. Joe Benton, chercheur chez Anthropic, dit de ces modèles : « There is no way to oversee them at the scale at which we’re training them. » Un autre chercheur de la même maison, cité sans être nommé, formule ce que ces entreprises croient : « We really do earnestly believe AI could kill all humans. » Jakub Pachocki, directeur scientifique d’OpenAI, décrit une difficulté qui croît avec la puissance : « As models get more capable, understanding exactly what they can do gets harder. » Mustafa Suleyman, qui dirige l’intelligence artificielle chez Microsoft, énonce l’objectif commun : « We’re all focused on the same aim, which is to try to control a superintelligence. » Ces quatre phrases, prises ensemble, disent une chose précise, et il faut la lire lentement : les personnes qui fabriquent ces systèmes déclarent que la capacité d’en surveiller le comportement ne croît pas au même rythme que la capacité elle-même. Le plan d’Amodei tient en trois volets — des évaluateurs installés à l’intérieur des laboratoires, une coordination entre démocraties, une coordination mondiale — et l’essai prend soin de demander aux États d’« issue a narrow waiver for certain kinds of safety conversations », c’est-à-dire une dérogation au droit de la concurrence. Nous verrons dans la seconde rubrique ce que cette précaution valait.

Tous ne suivent pas. Mark Zuckerberg, qui dirige Meta, oppose au ralentissement coordonné un argument de responsabilité individuelle : « Labs face significant liability if their models cause harm, so they have a strong incentive to prevent this. » Autrement dit, chaque laboratoire doit décider seul, et la crainte du procès suffira. L’argument n’est pas absurde ; il suppose seulement que le dommage soit constatable, imputable et réparable, trois conditions qu’aucun des incidents des deux dernières semaines ne remplissait.

« Anthropic considers releasing new AI model ahead of IPO »

Reuters, information exclusive, 19 septembre 2026, via Investing.com — https://www.investing.com/news/stock-market-news/exclusiveanthropic-considers-releasing-new-ai-model-ahead-of-ipo-sources-say-4908007 Reuters, même dépêche, via The Business Standard, 20 septembre 2026 — https://www.tbsnews.net/tech/anthropic-considers-releasing-new-ai-model-ahead-ipo-sources-say-1547746 Anthropic, « Partnering with Accenture on embedded evaluation », 18 septembre 2026 — https://www.anthropic.com/news/accenture-embedded-evaluation

Sept jours après l’essai, trois sources décrivent à Reuters une entreprise qui étudie la mise sur le marché d’un nouveau modèle, en amont de son introduction en bourse, pour répondre à la poussée d’Astra. Les chiffres cités par l’agence donnent la mesure de la pression. Sur Ramp, service de gestion des dépenses professionnelles dont les données servent d’indicateur, Astra représenterait environ 13 % des dépenses d’intelligence artificielle des entreprises, contre 8 % pour Claude Fable. Sur OpenRouter, plate-forme par laquelle les développeurs répartissent leurs appels entre modèles, les modèles d’OpenAI sont passés en tête des dépenses pour la première fois depuis plus de deux ans et demi. Le rapport de force financier reste pourtant favorable à Anthropic : Reuters donne un chiffre d’affaires annualisé de soixante-cinq milliards de dollars en juillet, contre quarante milliards pour OpenAI. L’introduction en bourse, elle, glisse : l’agence évoque un report au-delà de novembre. L’entreprise n’a pas commenté.

Il faut être juste sur un point, parce qu’il serait facile de céder à l’ironie. La veille, le 18 septembre, Anthropic a rendu public le premier volet de son plan, et ce n’est pas une déclaration d’intention. L’entreprise s’associe à Accenture, par l’intermédiaire de Faculty, sa filiale spécialisée, pour installer des évaluateurs extérieurs disposant d’un accès équivalent à celui d’un salarié, chargés d’éprouver les modèles, de conduire des évaluations d’alignement, de tester les garde-fous, de repérer les angles morts et de publier les incidents. Chacune des deux maisons annonce y consacrer au moins un milliard de dollars sur cinq ans. Le dispositif n’est pas exclusif, l’organisation à but non lucratif METR y participe, et d’autres évaluateurs sont annoncés. Un laboratoire qui laisse entrer des inspecteurs payés à ce prix fait davantage qu’une promesse. Mais ce qu’il ne fait pas, c’est ralentir : on peut fort bien se faire inspecter à toute vitesse.

Conclusion

La leçon de cette journée ne concerne pas la sincérité des dirigeants, question à laquelle personne ne peut répondre et qui n’a d’ailleurs pas grand intérêt. Elle concerne la structure. Un ralentissement volontaire est un engagement dont le coût est payé par celui qui le tient et le bénéfice encaissé par celui qui ne le tient pas ; c’est la situation que les économistes décrivent depuis soixante-dix ans, et elle ne se règle pas par la bonne volonté. Le milliard investi dans des évaluateurs installés à l’intérieur de la maison est vérifiable, donc crédible : il produit des rapports que des tiers peuvent lire. La promesse de ralentir n’est vérifiable par rien, puisque personne, hors de l’entreprise, ne sait à quelle vitesse ce laboratoire aurait pu aller. C’est pourquoi les trois volets du plan d’Amodei ne sont pas équivalents : le premier est un mécanisme, les deux autres sont des souhaits adressés aux États. Il se trouve que les États ont répondu le même jour, et que la réponse n’était pas celle-là.

2. Réponses réglementaires — Le droit se saisit de l’affaire, et c’est le ralentissement qu’il attaque

On attendait des pouvoirs publics qu’ils encadrent la puissance de ces systèmes ; ils se sont saisis, ce 19 septembre, de l’engagement de la modérer. À San Francisco, quatre abonnés payants ont assigné les quatre laboratoires devant un tribunal fédéral, au motif que s’entendre pour aller moins vite est une entente anticoncurrentielle dont le consommateur paie le prix. À Washington, le président des États-Unis a annoncé la création d’une « AI Force » et la nomination prochaine d’un responsable unique de l’intelligence artificielle, en garantissant à l’industrie qu’il ne ferait rien pour l’entraver. Ces deux mouvements viennent d’horizons opposés — l’un du droit de la concurrence, l’autre d’une volonté politique de croissance — et convergent vers la même cible. Pendant ce temps, là où le droit produit réellement des textes, il ne s’occupe ni de la vitesse ni des capacités, mais des images truquées.

« Could kill us all » : l’accord de ralentissement devant le juge

Associated Press, Kaitlyn Huamani, 19 septembre 2026, via The Journal Gazette — https://www.journalgazette.net/business/lawsuit-says-anthropic-openai-spacexai-and-google-made-illegal-agreement-on-ai-slowdown/article_7e19722c-2274-5b6a-9bb9-04b114f4a7f7.html Associated Press, même dépêche, via Fortune, 19 septembre 2026 — https://fortune.com/2026/09/19/lawsuit-anthropic-openai-spacexai-google-antitrust-laws-ai-slowdown-subscription-value/ Associated Press, même dépêche, via CP24, 19 septembre 2026 — https://www.cp24.com/news/world/2026/09/19/lawsuit-says-anthropic-openai-spacexai-and-google-made-illegal-agreement-on-ai-slowdown/

La plainte a été déposée vendredi devant le tribunal fédéral du district nord de Californie. Quatre plaignants nommés, abonnés payants de ChatGPT, de Claude, de Grok ou de Gemini, agissent au nom d’une classe nationale rassemblant tous les abonnés payants. Les défendeurs sont Anthropic, OpenAI, SpaceXAI et Google. Le fait générateur est daté avec précision : le 12 septembre, jour de l’essai d’Amodei et des approbations qui l’ont suivi. Le raisonnement juridique est d’une simplicité qui désarme : il y a, écrivent les plaignants, « an agreement among the chief rivals in AI that their progress “should be slower than competition would otherwise produce has an anticompetitive effect on consumers” ». Peu importe le motif ; ce que la loi interdit, c’est que des concurrents décident ensemble du rythme.

L’avocat principal des plaignants, Nick Rowley, n’argumente pourtant pas en économiste. Sa déclaration est la plus étrange de ce dossier : « AI will quickly spin out of human control and could kill us all if we allow AI safety and protocol … to be controlled by private self-serving agreements between the world’s most powerful “for profit” technology companies. » Il ne dit pas que le danger est imaginaire ; il dit qu’il est réel, et que ces entreprises ne sont pas les personnes à qui en confier la gestion. La plainte ne demande donc pas que l’on aille plus vite au nom du progrès : elle demande que la décision de ralentir soit prise par quelqu’un d’autre. Aucune des quatre entreprises n’a commenté dans l’immédiat. On rappellera qu’Amodei avait anticipé exactement cette objection en demandant aux autorités une dérogation étroite pour les discussions de sûreté, et que Sam Altman avait répondu que son entreprise soutenait un « federal framework that sets consistent safety requirements » mais estimait pouvoir travailler sans attendre une exemption.

« We will not in any way hinder or stifle the Growth of this incredible Industry »

Al Jazeera, 19 septembre 2026 — https://www.aljazeera.com/news/2026/9/19/trump-says-he-will-create-ai-force-with-new-ai-czar Axios, Andrew Pantazi, 19 septembre 2026 — https://www.axios.com/2026/09/19/trump-ai-czar-space-force-safety Fox 5 DC, Tyler Thrasher, 19 septembre 2026 — https://www.fox5dc.com/news/trump-announces-plans-create-ai-force-appoint-ai-czar Gallup, Jeffrey M. Jones, « Americans Oppose AI Data Centers in Their Area », 13 mai 2026 — https://news.gallup.com/poll/709772/americans-oppose-data-centers-area.aspx

Le message a été publié samedi sur Truth Social. Donald Trump y annonce une « AI Force » conçue sur le modèle de la Space Force créée durant son premier mandat, et la nomination prochaine d’un responsable unique de l’intelligence artificielle, poste laissé vacant par David Sacks, démissionnaire cette année et devenu conseiller extérieur. La ligne est explicite : « We will not in any way hinder or stifle the Growth of this incredible Industry. » La surveillance des abus ne passera pas par un texte nouveau mais par « our already existing Criminal and Civil Justice System ». Le président compare le moment à la révolution industrielle et à l’arrivée d’internet, avance que le secteur pourrait représenter jusqu’à un quart du produit intérieur brut américain, et ajoute : « We are leading China, and the rest of the World, and I intend to keep it that way! »

Aux mises en garde des dirigeants de laboratoires, la Maison-Blanche oppose deux réponses. La première est un diagnostic : les inquiétudes seraient une manœuvre, et le président a évoqué « a sick conspiracy going on against AI and data centres ». La seconde est une garantie personnelle : le seul garde-fou nécessaire serait un président « strong and smart ». Devant le dirigeant de Nvidia, Jensen Huang, il a résumé sa position d’une phrase : « The robots will not be taking over. » David Sacks, désormais à la présidence du conseil de conseillers pour la science et la technologie, qualifie le mouvement actuel d’affolement : « I think this is becoming a panic. »

Deux réserves s’imposent. La première est que rien n’a été précisé : Axios note l’absence de tout élément sur le budget, la structure ou le rattachement de cette « AI Force ». La seconde est que l’opinion ne suit pas. Le sondage de référence sur le sujet est celui de Gallup, conduit du 2 au 18 mars 2026 auprès de mille adultes et publié le 13 mai : sept Américains sur dix se déclarent opposés à la construction d’un centre de données près de chez eux, dont 48 % fortement opposés, et l’opposition domine dans toutes les familles politiques. Un président qui qualifie de complot l’hostilité aux centres de données parle donc contre sept de ses concitoyens sur dix.

Là où la loi passe réellement : cent vingt-huit textes sur les images truquées

Axios, Sara Fischer, 19 septembre 2026 — https://www.axios.com/media-trends-membership/2026/09/19/ai-regulation-state-bills-deepfakes National Conference of State Legislatures, « Artificial Intelligence Legislation Database », mise à jour du 1er septembre 2026 — https://www.ncsl.org/financial-services/artificial-intelligence-legislation-database

Le contraste mérite d’être noté, parce qu’il indique où le droit parvient effectivement à mordre. En interrogeant la base de données législative de la Conférence nationale des législatures d’État, organisme qui recense les textes déposés dans les cinquante États, Axios relève qu’au 16 septembre les images et les sons truqués ont donné lieu à cent vingt-huit lois adoptées, sur cinq cent cinquante-quatre textes déposés. C’est le premier sujet d’intelligence artificielle par le nombre de lois votées, devant les usages en entreprise, cent quatre lois, et les usages éducatifs, quatre-vingt-neuf lois. La base elle-même, dont la dernière mise à jour publique est datée du 1er septembre, ne publie pas ces totaux : ils résultent du filtrage opéré par le journal, et c’est à ce titre qu’il faut les lire.

La raison de cette réussite relative est simple, et Axios la formule : « Existing laws around impersonation, deception and commercial rights provide a legal framework that can extend to AI. » Une voix clonée pour extorquer de l’argent relève de l’escroquerie ; un visage emprunté relève de l’usurpation d’identité ; une image commerciale détournée relève du droit à l’image. Le législateur n’a rien à inventer, il étend. Rien de tel n’existe pour la vitesse de développement d’un modèle, objet qu’aucun texte antérieur ne décrit et qu’aucune catégorie juridique ne recouvre.

Conclusion

Il y a, dans la journée du 19 septembre, un enseignement que l’on peut formuler sans ironie ni naïveté. L’autorégulation d’une industrie ne rencontre pas seulement la tentation de ses membres : elle rencontre le droit, qui a été écrit contre elle. Le droit de la concurrence a été conçu pour empêcher que des rivaux s’entendent, sans distinguer l’objet de l’entente, et une entente sur la prudence tombe sous la même règle qu’une entente sur les prix. C’est précisément pourquoi Amodei demandait une dérogation, et c’est précisément ce que la journée lui a refusé : d’un côté un tribunal saisi par des consommateurs, de l’autre un exécutif qui promet de ne rien entraver. Reste alors la seule voie qui fonctionne, et la rubrique vient de la décrire : le législateur avance quand il peut rattacher une conduite nouvelle à une interdiction ancienne. Cent vingt-huit lois sur les images truquées, aucune sur le rythme. Ce n’est pas une hiérarchie des dangers, c’est une hiérarchie de ce que le droit sait nommer. Et tant qu’une chose n’est pas nommée, elle n’est pas arbitrée : elle est laissée à ceux qui la produisent, lesquels viennent d’expliquer eux-mêmes qu’ils ne savent pas la surveiller.