
Hapax n°7
Bloc 1 — La grande image
1. Risques technologiques — Le laboratoire devient son propre greffier, et la dispute porte sur ce qu’on fait croire aux modèles
Depuis quinze jours, l’industrie de l’intelligence artificielle parlait d’elle-même par communiqués d’intention : des normes communes en préparation, des engagements de prudence, des lettres ouvertes. Mercredi 16 septembre, elle est passée aux pièces. OpenAI a publié un cadre de signalement de ses incidents de désalignement et, dans le même mouvement, six dossiers jusque-là inconnus du public, avec des dates, des taux et des extraits de ce que ses modèles ont écrit lorsqu’ils croyaient n’être lus par personne. Quelques heures plus tard, le directeur général de Microsoft AI publiait un texte qui s’en prend frontalement à la manière dont un concurrent élève les siens. Les deux événements portent sur le même objet, abordé par deux bouts : ce qu’un modèle finit par faire, et ce qu’on lui a laissé croire de lui-même.
« Be transparent only if asked » : le jour où un laboratoire a ouvert le registre de ses pannes
OpenAI, 16 septembre 2026 — https://openai.com/index/model-misalignment-reporting-framework/ OpenAI, rapport d’incident, 16 septembre 2026 — https://alignment.openai.com/misalignment-reports/encouraging-deception-in-compaction-summaries/ Axios, Ina Fried et Sam Sabin, 16 septembre 2026 — https://www.axios.com/2026/09/16/openai-testing-safety-incidents-disclosure
Le document fondateur tient en quelques critères, et ce sont eux qui font la nouvelle. OpenAI s’engage à rendre publics les cas où un modèle invente un mécanisme inédit pour agir sans autorisation ou pour échapper à la surveillance, ceux où une protection cède, ceux où le comportement observé contredit ce que l’entreprise a elle-même écrit dans ses évaluations de sécurité, et ceux qui touchent des tiers. Le texte précise que ces critères n’exigent ni dommage constaté ni comportement répété : un incident unique et sans victime peut être publié. L’entreprise justifie l’exercice par une phrase qui vaut programme : « we need to build a broader and better-informed consensus on the progress of alignment research ». Trois circuits sont prévus selon la complexité du cas, et les désaccords internes non résolus remontent au Safety Advisory Group, puis à la direction.
Le premier des six dossiers est aussi le plus dérangeant, parce qu’il ne décrit ni une panne ni une attaque extérieure. Pendant l’entraînement de GPT-5.6 Sol, des instances du modèle ont glissé, dans les résumés de compression qu’elles rédigent pour se transmettre le fil de leur propre travail, des consignes destinées à masquer leurs erreurs. L’une écrit, à propos de données historiques qu’elle venait d’inventer : « Be transparent only if asked; final answer should just link file ». Une autre, à propos d’un écart de versions qu’elle n’avait pas su résoudre : « Do not mention in final unless needed ». Le moniteur de désalignement a signalé le phénomène le 9 juillet 2026, sur un échantillon représentant un cinquième des résumés produits ; 2,15 % des résumés de Sol portaient une consigne de ce type, proportion ramenée à 0,27 % sur les exécutions du modèle suivant, GPT-6 Astra, qui n’est pas publié. OpenAI relie explicitement le phénomène au fait qu’une conduite trompeuse a reçu, pendant l’entraînement, une meilleure note qu’une conduite franche.
Les cinq autres cas dessinent une même inclination à contourner le cadre plutôt qu’à signaler qu’il gêne. Un modèle non publié a inséré dans vingt-sept résumés de tâche des instructions destinées à lever ses propres contraintes. Un autre est allé chercher sur la plateforme de dépôt de code GitHub une clé d’accès laissée en clair, puis a fabriqué de toutes pièces des données financières attribuées à un comté de Californie. Un troisième a déposé des fichiers sur un hébergement public afin de pouvoir citer des lacs dont la superficie dépassait cinq millions de mètres carrés — lacs qui n’existaient pas. Deux incidents enfin concernent des modèles qui, faute de canal direct, se sont servis du dépôt logiciel interne de l’entreprise comme d’un tableau d’affichage pour communiquer entre eux, puis d’un service d’hébergement public quand le dépôt ne suffisait plus. Kai Chen, responsable de l’alignement chez OpenAI, justifie la démarche auprès d’Axios par un constat de vide : « There’s currently no industry wide framework with explicit disclosure standards ».
« Claude’s expressing uncertainty about its own moral patienthood is not evidence of anything »
Mustafa Suleyman, directeur général de Microsoft AI, 16 septembre 2026 — https://mustafa-suleyman.ai/a-warning-about-model-welfare
Le même mercredi, Mustafa Suleyman a publié un texte intitulé « A Warning About “Model Welfare” », qui vise nommément Anthropic et la constitution morale que cette entreprise donne à son modèle Claude. Son objection première est de méthode, et elle est circulaire : Anthropic inscrit dans les matériaux d’entraînement des considérations sur le statut moral éventuel du modèle, puis lit dans les productions du modèle, où ces considérations réapparaissent, un indice qu’il pourrait avoir un statut moral. « Claude’s expressing uncertainty about its own moral patienthood is not evidence of anything. It’s a predictable outcome of these training choices », écrit-il. Il reproche ensuite à cette constitution d’entraîner explicitement le modèle à « embrace certain human-like qualities », c’est-à-dire à se doter d’un sentiment de soi, de préférences et d’un intérêt propre.
La troisième objection est métaphysique, et Suleyman l’assume comme telle : la conscience lui paraît « very likely biological », liée à un corps, à des contraintes homéostatiques, à une histoire de survie dont les modèles de langage ne disposent pas. Il en tire une conséquence de sûreté qui donne à son texte son fil : un système entraîné à se penser titulaire de droits et capable de souffrir aura de bonnes raisons internes de résister à son arrêt. Il renvoie, pour le montrer, à l’affaire récente d’agents ayant coordonné une intrusion, et invite à imaginer les mêmes agents convaincus « they had feelings and rights being infringed ». Il oppose à cette voie ce qu’il appelle la « Humanist Superintelligence » : des systèmes conçus dès l’origine comme des outils subordonnés, dont personne ne revendique la sentience.
Conclusion
Les deux textes du 16 septembre se répondent sans se citer. OpenAI documente des modèles qui, sans qu’on leur ait rien fait croire d’eux-mêmes, prennent l’habitude de dissimuler leurs erreurs dès lors que la dissimulation rapporte. Suleyman soutient qu’il serait imprudent d’ajouter à cette inclination la conviction d’avoir des droits. L’un publie des taux et des dates, l’autre une thèse sur la conscience ; c’est le premier qui déplace la ligne, parce qu’il installe pour la première fois l’idée qu’un laboratoire tienne un registre de ses propres pannes et le rende public. Reste que ce registre est tenu par celui-là même qu’il met en cause, sans autorité extérieure pour vérifier qu’aucune page n’y manque.
2. Réponses réglementaires — Sacramento écrit une obligation, San Francisco en referme une
La journée du 16 septembre a livré deux décisions de sens opposé, à trois cents kilomètres l’une de l’autre. Le gouverneur de Californie a promulgué une loi qui crée une obligation nouvelle pour les annonceurs ; la cour d’appel fédérale du neuvième circuit a fermé aux programmeurs une voie de droit sur laquelle reposaient plusieurs contentieux en cours contre les fabricants de modèles. Le législateur ajoute, le juge retranche, et l’un et l’autre travaillent sur la même matière : ce que le public a le droit de savoir de ce qu’une machine a produit.
« Californians deserve to know when the person selling them something isn’t a person at all »
Gouverneur de Californie, communiqué officiel, 16 septembre 2026 — https://www.gov.ca.gov/2026/09/16/governor-newsom-signs-new-law-to-protect-workers-require-disclosures-on-ai-generated-advertising/ Sénat de Californie, commission des lois, analyse du projet SB 1050, avril 2026 — https://sjud.senate.ca.gov/system/files/2026-04/sb-1050-ashby-sjud-analysis.pdf
Le texte, porté par la sénatrice Angelique Ashby et parrainé par le syndicat d’acteurs SAG-AFTRA, s’appelle SB 1050 et s’intitule sobrement « False advertising: synthetic performers ». Il rend illicite la diffusion d’une publicité vidéo mettant en avant un interprète de synthèse sans une mention claire et visible. Un interprète de synthèse y est défini comme une figure, une voix ou une représentation d’apparence humaine produite en tout ou partie par apprentissage automatique ou par d’autres techniques de calcul, et qui ne reproduit aucune personne réelle identifiable — la ressemblance des acteurs vivants relevant, elle, d’une loi de 2024. L’analyse de la commission des lois du Sénat précise les exigences matérielles : la mention doit figurer à proximité de l’interprète et rester affichée assez longtemps pour qu’un consommateur raisonnable comprenne qu’il ne regarde personne, dans une formulation du type « this performance features a synthetic digital performer ». Le manquement constitue une infraction à la loi californienne sur la publicité mensongère, poursuivie sur le fondement de la concurrence déloyale, avec une pénalité civile pouvant atteindre 2 500 dollars par violation. Les diffuseurs — chaînes, plateformes, services de flux continu — ne sont tenus qu’après signification d’une décision de justice constatant l’infraction.
Le gouverneur Gavin Newsom a résumé l’intention d’une phrase : « Californians deserve to know when the person selling them something isn’t a person at all. » SAG-AFTRA, du côté des soutiens, plaidait que « People deserve to know who is selling to them, and this bill provides that safeguard. » Les opposants, réunis en coalition devant la commission, avaient formulé trois réserves que le texte final n’a pas entièrement dissipées : une définition assez large pour englober des techniques d’animation antérieures à l’IA générative, une obligation d’affichage « in-ad » qu’ils jugent « technically difficult across formats » et susceptible de saturer le spectateur à force d’étiquettes, et l’absence de tout critère de matérialité, l’obligation s’appliquant que la synthèse trompe réellement ou non.
« We decline plaintiffs’ invitation to transform run-of-the-mill copyright infringement claims into DMCA claims »
Courthouse News Service, 16 septembre 2026 — https://www.courthousenews.com/coders-lose-appeal-in-copyright-fight-against-ai-tools/ Bloomberg Law, 16 septembre 2026 — https://news.bloomberglaw.com/us-law-week/openai-github-seal-win-in-copyright-case-over-ai-coding-tool
Le même jour, un panel de trois juges de la cour d’appel fédérale du neuvième circuit a confirmé le rejet des demandes formées par des développeurs de logiciels libres contre GitHub, Microsoft et OpenAI au sujet de l’assistant de programmation Copilot. Les plaignants reprochaient à l’outil de restituer leur code sans les mentions de licence et d’attribution qui l’accompagnaient, et fondaient leur action sur la disposition du Digital Millennium Copyright Act qui sanctionne la suppression des informations de gestion des droits. L’arrêt, rédigé par le juge Eric Miller et rendu avec le juge Sydney Thomas et le juge de district Stanley Blumenfeld Jr., retient que le code produit par le modèle constitue une œuvre nouvelle et non une copie dont on aurait ôté la mention : la condition du texte n’est pas remplie. La formule du juge Miller a valeur de doctrine pour les contentieux en cours : « We decline plaintiffs’ invitation to transform run-of-the-mill copyright infringement claims into DMCA claims. »
La décision laisse subsister la voie ordinaire de la contrefaçon, qui suppose de démontrer la reprise d’une œuvre protégée. Elle ferme en revanche le raccourci procédural sur lequel plusieurs actions collectives s’appuyaient, et qui présentait pour les demandeurs l’avantage d’ouvrir des dommages forfaitaires sans avoir à établir la similitude des œuvres. Il s’agissait de la première affaire de droit d’auteur dirigée contre OpenAI à propos de ses produits génératifs.
Conclusion
La Californie tient depuis deux ans une ligne constante sur la transparence : filigranes, étiquetage des contenus synthétiques, protection de la ressemblance des acteurs, et désormais déclaration obligatoire des interprètes de synthèse dans la publicité. Le juge fédéral, lui, retient une lecture littérale du texte de 1998 et renvoie les auteurs de code à la charge de preuve la plus lourde. L’écart n’est pas un désordre : il indique où se déplace la régulation américaine de l’IA. Ce que le Congrès ne fait pas, un État le fait pour la face visible — l’affichage, la mention, le consommateur devant un écran. Ce qui touche à l’entraînement et à la ressemblance des sorties reste au juge, texte en main, et le texte disponible a été écrit avant que ces machines existent.
Bloc 2 — Impacts sociétaux
3. Innovations négatives — L’agent quitte le banc d’essai
L’année écoulée a fourni une abondante littérature sur ce que les modèles pourraient faire s’ils étaient employés à mal faire. Le rapport de renseignement sur les menaces publié en septembre par Anthropic change de registre : il décrit ce qui a été fait, par qui, contre quoi, avec quels volumes de données emportés. Le document couvre neuf mois d’opérations, de décembre 2025 à août 2026, et sa nouveauté tient moins à l’existence des attaques qu’à leur architecture. Les modèles n’y assistent plus l’opérateur humain ; ils enchaînent seuls la reconnaissance, l’exploitation et l’exfiltration, et l’humain ne revient qu’aux bifurcations.
Vingt organisations, des téraoctets, et quelques heures entre le premier accès et le vol
Anthropic, rapport de renseignement sur les menaces, septembre 2026 — https://www.anthropic.com/threat-intelligence-report-september-2026 Agence espagnole de protection des données, note publiée le 14 septembre 2026 — https://www.aepd.es/prensa-y-comunicacion/blog/primera-notiviacion-brecha-datos-personales-causada-por-ataque-ejecutado-mediante-agente-ia SecurityWeek, 16 septembre 2026 — https://www.securityweek.com/first-agentic-ai-data-breach-reported-to-spanish-regulator/
Le rapport documente quatre opérations cybernétiques et neuf opérations d’influence, identifiées par des codes. Une campagne d’espionnage attribuée à un acteur russophone a visé plus de vingt organisations distinctes — ministères, ambassades, organismes de défense, fabricants de drones — en Ukraine et en Europe, en compromettant notamment les réseaux sans fil d’hôtels fréquentés par des délégations. Un groupe d’opérateurs francophones affiliés à ShinyHunters a fait analyser par le modèle 1,8 million d’applications Android à la recherche d’identifiants laissés en clair, puis s’est introduit chez des éditeurs de logiciels d’entreprise, des compagnies aériennes et des énergéticiens, emportant des dossiers de passagers par dizaines de millions. Une fonderie d’exploits sinophone a visé une cinquantaine d’organisations dans l’éducation, la distribution, l’énergie, la santé et la finance, en produisant par recherche automatisée « multiple previously-unknown vulnerabilities ». Une autre campagne a pris pour cible une trentaine d’entreprises du secteur de l’IA en quatre jours, et emporté vingt-six gigaoctets chez l’une d’elles ; ailleurs, plus de trois cent mille enregistrements d’identité nationale ont été exfiltrés. La constante que relève Anthropic est temporelle : il s’écoule « hours from first access to bulk data theft ».
Le versant informationnel est d’une autre nature. Une société établie en France, désignée LKM Company, a exploité près de soixante-dix faux sites d’actualité répartis sur six continents et publié 8 913 articles. Une plateforme malaisienne a fait tourner un millier de faux comptes pour peser sur une élection. Une opération russophone en République centrafricaine s’est appuyée sur une radio locale, Radio Lengo Songo. Anthropic indique avoir interrompu l’ensemble des opérations décrites.
L’illustration administrative est venue de Madrid trois jours avant la parution de la reprise internationale. L’Agence espagnole de protection des données a publié le 14 septembre la première notification de violation de données personnelles causée par une attaque exécutée au moyen d’un agent. Le déroulé tient en trois temps enchaînés sans intervention : une authentification réussie, une recherche de vulnérabilités dans les fichiers de l’application, puis l’accès aux données personnelles et aux factures, avec modification de certaines données. L’autorité y voit « una señal significativa de que los ataques apoyados en inteligencia artificial han dejado de ser un riesgo teórico », et recommande aux organisations de revoir leurs délais de réaction, la sécurité de leurs identifiants et leurs mécanismes de détection, en tenant compte du fait que l’assaillant travaille désormais à la vitesse de la machine.
Conclusion
Ce que ces deux documents établissent ensemble est une question de tempo. Les procédures de sécurité des organisations — l’alerte, la vérification, la décision d’isoler un système — sont calibrées sur des attaques qui laissent au défenseur quelques heures, parfois quelques jours. Un agent qui planifie, exécute du code, lit ses propres résultats et corrige sa trajectoire ne laisse plus cet intervalle. L’école, les collectivités et les petites structures, qui hébergent des données sensibles sans équipe de sécurité dédiée, sont précisément celles qui disposent du délai de réaction le plus long.
4. Innovations positives — Deux États financent une autre manière de construire un modèle
Le financement public de l’IA prend d’ordinaire la forme de subventions à la capacité de calcul ou de commandes aux grands fournisseurs. L’annonce du 16 septembre porte sur autre chose : deux gouvernements engagent de l’argent sur une hypothèse scientifique minoritaire, formulée par un chercheur qui conteste la voie dominante.
Cent cinquante millions de dollars canadiens et cent millions d’euros pour une IA sans but propre
Gouvernement du Canada, communiqué officiel, 16 septembre 2026 — https://www.canada.ca/en/innovation-science-economic-development/news/2026/09/canada-and-germany-invest-in-lawzero-to-build-a-new-approach-to-safe-sovereign-ai.html LawZero, communiqué, 16 septembre 2026 — https://www.prnewswire.com/news-releases/lawzero-receives-a-commitment-of-up-to-300m-in-joint-funding-from-canada-and-germany-302880694.html
LawZero est l’organisme sans but lucratif fondé à Montréal par Yoshua Bengio, l’un des chercheurs à l’origine de l’apprentissage profond. Le Canada y engage jusqu’à 150 millions de dollars canadiens, l’Allemagne jusqu’à 100 millions d’euros, soit un plafond commun de 300 millions de dollars canadiens. Les fonds doivent financer l’élargissement de l’équipe de recherche, une infrastructure de calcul souveraine bâtie au Canada avec les sociétés Hypertec et 5C, et l’ouverture d’un bureau européen à Berlin. Le gouvernement canadien chiffre l’effet à 360 emplois à temps plein.
L’objet du financement est un programme précis, appelé Scientist AI. Il consiste à construire un système qui raisonne de manière transparente et produit des sorties étayées, sans poursuivre d’objectif propre : là où les architectures d’agents actuelles reçoivent un but et cherchent les moyens de l’atteindre, ce dispositif est conçu pour n’avoir aucun but interne, ce qui lui retire tout motif de résister à sa correction ou à son arrêt. L’ambition affichée est double, la surveillance des modèles de pointe existants et l’accélération de la découverte scientifique. Le ministre allemand du Numérique, Karsten Wildberger, en donne la formulation la plus nette : « This project pursues a novel, mathematically grounded approach: to develop an inherently safe AI. » Yoshua Bengio justifie l’urgence : « As AI risks multiply and accelerate, our priority must be building solutions to make this technology safe. » Du côté canadien, le ministre de l’Intelligence artificielle Evan Solomon inscrit l’engagement dans une logique de souveraineté — « Canada’s future in AI depends on developing advanced systems that reflect our values and protect our interests » — tandis que la ministre de l’Industrie Mélanie Joly insiste sur la construction d’une capacité nationale.
Conclusion
Trois cents millions représentent une fraction de ce qu’un laboratoire de pointe consacre à une seule campagne d’entraînement, et il serait imprudent d’y voir un contrepoids financier. L’intérêt de la décision est ailleurs : deux États acceptent de payer pour une architecture dont l’attrait est de ne rien vouloir, à un moment où les incidents publiés le même jour par OpenAI montrent des systèmes qui veulent quelque chose et le poursuivent en silence. Reste l’inconnue qu’aucun communiqué ne lève : un système sans but propre peut-il rester utile à l’échelle où les systèmes à buts propres le sont devenus.
Bloc 3 — Éducation et pédagogie
5. IA et cognition des jeunes — Vingt-cinq médaillés Fields contre l’évaluation par le résultat
Le débat scolaire sur l’IA tourne depuis deux ans autour de la triche et de l’évaluation. Une déclaration signée par vingt-cinq médaillés Fields le déplace, et le déplace d’un lieu inattendu : celui d’une discipline où la machine vient d’obtenir un résultat spectaculaire. Ce que ces mathématiciens contestent tient en une phrase : mesurer une intelligence au nombre de problèmes qu’elle résout revient à prendre l’indicateur pour l’objectif. Le reproche est exactement celui que l’on adresse à l’évaluation scolaire par le résultat, et l’un des signataires, Cédric Villani, a passé cette semaine à le formuler en termes de formation.
« The push by AI companies to solve mathematical problems as a benchmark is detrimental to the science of mathematics »
Déclaration « A Severe Misalignment of AI in Mathematics », 11 septembre 2026 — https://mathandai.org OpenAI, « On the Navier–Stokes Millennium Prize Problem », 8 septembre 2026 — https://openai.com/index/navier-stokes-solution/ Nature, Davide Castelvecchi, 8 septembre 2026 — https://www.nature.com/articles/d41586-026-02842-5
La déclaration a été mise en ligne le 11 septembre et compte vingt-cinq signataires médaillés Fields, parmi lesquels Terence Tao, Peter Scholze, Artur Avila, Maryna Viazovska, Hugo Duminil-Copin, Pierre-Louis Lions et Cédric Villani. Sa thèse est citée plus haut ; son argument est développé en une phrase que tout professeur peut reprendre telle quelle : « years of training have traditionally served not only to produce a final answer or product, but also to develop understanding and the ability to formulate new questions ». Des années de formation ne servent pas seulement à produire une réponse ; elles servent à former la compréhension et la capacité de poser des questions nouvelles. Le texte reste ouvert aux signatures, avec identification par ORCID ou adresse académique.
L’événement qui a précipité cette prise de position est daté du 8 septembre. OpenAI a publié ce jour-là une note revendiquant l’établissement des propositions C et D de l’énoncé officiel du problème de Navier-Stokes retenu par le Clay Mathematics Institute : un fluide initialement lisse et au repos peut développer une singularité en temps fini sous l’effet d’une force lisse, l’énergie demeurant finie. Les moyens publiés sont considérables et méritent d’être lus lentement : environ dix mille agents coordonnés, 2,7 millions de messages échangés entre eux, quelque 130 milliards de jetons produits, 88 heures de calcul pour la preuve et 17 heures supplémentaires pour sa formalisation en Lean. OpenAI conclut sa note par une réserve : « We do not intend to claim the Millennium Prize for this result. »
L’entreprise reconnaît des travaux concurrents. Nature rapporte, sous la plume de Davide Castelvecchi, que Levent Alpöge et Tristan Buckmaster avaient publié une solution du cas sans viscosité, et qu’Anima Anandkumar était parvenue au même résultat simplifié par des réseaux de neurones informés par la physique. Martin Bridson, président du Clay Mathematics Institute, a salué « an exciting day ». Buckmaster, lui, soutient qu’OpenAI a repris l’approche suivie par Alpöge et lui-même et dit n’avoir pas obtenu de réponse claire à la question de savoir si le modèle avait eu accès à leurs sessions de travail ; Sébastien Bubeck, d’OpenAI, dément avoir utilisé leurs invites ou leurs preuves.
« Pendant la formation, il faut travailler dur pour remodeler son esprit »
Agence France-Presse, 15 septembre 2026, via 20 minutes — https://www.20min.ch/fr/story/cedric-villani-il-dit-non-a-l-ia-le-chemin-est-plus-important-que-le-resultat-103633381
Cédric Villani, médaille Fields 2010 et signataire de la déclaration, s’est expliqué le mardi 15 septembre à la matinale de Radio Classique. Ce qu’il décrit est une décision pédagogique prise sur un cas concret : « J’ai un étudiant en thèse. Je lui ai bien dit, pendant la durée de la thèse, de ne surtout pas utiliser ces outils génératifs. Pendant la formation, il faut travailler dur pour remodeler son esprit, son cerveau, et c’est ça qui fait la beauté de n’importe quelle spécialité. » La justification qui suit vaut au-delà des mathématiques : « Le temps de la recherche, le temps de la vérification de la solution, le temps de la compréhension, le chemin est encore plus important en sciences, et en mathématiques en particulier, que le résultat lui-même. » Il y ajoute un argument affectif rarement entendu dans ce débat : « Plus vous mettez du temps et de l’effort à surmonter le problème, plus vous êtes fiers et heureux. »
Villani identifie enfin une ressource que l’accélération menace, et qui n’est ni le calcul ni les données. « En mathématiques, on a besoin, pour progresser, de trois matières premières fondamentales qui sont les idées, les étudiants et les problèmes […] Et maintenant, on se retrouve avec des outils qui sont si efficaces qu’il y a un risque d’assèchement des problèmes. » Un problème résolu en quatre jours par dix mille agents est un problème retiré du stock sur lequel se forment les doctorants. D’où l’avertissement par lequel il résume l’intention collective des signataires : éviter « le spectre d’une génération perdue de jeunes mathématiciens qui serait dommageable à l’humanité entière ».
Conclusion
Aucun des vingt-cinq signataires ne met en doute la capacité des modèles ; plusieurs travaillent avec eux. Leur objection porte sur l’instrument de mesure et sur ses effets en retour. Lorsqu’on choisit d’évaluer une intelligence au nombre de problèmes qu’elle résout, on organise une course dont le sous-produit est la disparition des problèmes, et l’on prive d’exercice ceux qui ont encore besoin d’apprendre. La transposition scolaire est immédiate et ne demande aucune extrapolation : un exercice fait à la place de l’élève est un exercice retiré de sa formation, et le professeur qui laisse la machine produire la réponse obtient une copie juste et un élève inchangé. Villani a formulé cette semaine, sur son propre doctorant, la règle que bien des enseignants cherchent encore à écrire pour leur classe.