Bannière Hapax n°6, composition constructiviste : deux files de silhouettes poussent en sens contraire une immense machine à lentille, tandis qu'une figure isolée harangue depuis une tribune, en rouge, noir et crème
Hapax

Hapax n°6

2026-09-16 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image


1. Risques technologiques — Trois concurrents s’accordent, et l’objection vient du droit de la concurrence

Depuis samedi, la question posée aux laboratoires était de savoir s’ils accepteraient de ralentir. Mardi, l’un d’eux a répondu à une autre question, que personne n’avait formulée aussi nettement : ils se parlent déjà, et depuis longtemps. Notre édition d’hier rapportait, d’après le site américain The Information, que des groupes de travail réunissaient depuis juillet des cadres d’Anthropic, d’OpenAI et de Google autour d’un projet d’organisme de normalisation commun. L’information était de seconde main, et aucune des trois entreprises ne l’avait confirmée. Elle l’est désormais, par un dirigeant d’OpenAI, à Washington, sous son nom. Le fait neuf n’est donc pas la coordination : c’est son passage à l’état public, et l’objection juridique qui surgit dans la même journée. Car lorsque trois entreprises qui détiennent ensemble la frontière technologique s’accordent sur des règles communes, le mot qui vient au juriste américain n’est pas « sécurité » : c’est « entente ».

« Il vaut mieux essayer de travailler ensemble pour donner la priorité à la sécurité »

Bloomberg, Maggie Eastland, via Claims Journal, 15 septembre 2026 — https://www.claimsjournal.com/news/national/2026/09/15/340158.htm TechCrunch, Rebecca Bellan, 15 septembre 2026 — https://techcrunch.com/2026/09/15/openai-anthropic-google-have-been-in-talks-on-ai-safety-for-weeks/

Chris Lehane dirige la politique publique mondiale d’OpenAI. Il se trouvait mardi à Washington pour s’entretenir avec des parlementaires des risques catastrophiques que présentent les modèles les plus avancés, et c’est à cette occasion qu’il a confirmé ce que l’on ne savait qu’indirectement : son entreprise travaille depuis plusieurs semaines avec Anthropic et Google DeepMind sur les questions de sécurité. Sa formule est brève et mérite d’être prise au mot : « Il vaut mieux essayer de travailler ensemble pour donner la priorité à la sécurité. » Les trois entreprises élaborent, selon lui, des références communes destinées au secteur tout entier.

L’objection est venue du secteur lui-même, et elle n’est vieille que de quelques jours : Sam Altman avait relevé publiquement que cette coordination pouvait attirer l’attention des autorités de la concurrence. Chris Lehane y répond en écartant l’idée d’une dérogation : les entreprises, dit-il, n’ont besoin d’aucune exemption gouvernementale pour mener ce travail de sécurité. Il faut mesurer la portée de cette réponse. Elle revient à soutenir que la sécurité n’est pas un domaine où la concurrence doit jouer — que trois vendeurs peuvent y convenir de règles communes sans que le droit y trouve à redire, parce que l’objet de l’accord n’est ni le prix, ni la répartition du marché, mais la conduite des produits. L’argument est défendable. Il n’a jamais été tranché s’agissant d’un secteur où les mêmes règles décideront de ce qu’un concurrent plus petit a le droit de mettre sur le marché.

Le troisième élément de la journée est ce que ce dirigeant est venu soutenir au Congrès. OpenAI se déclare favorable aux dispositions du FRONTIER Act, le texte déposé par le représentant républicain de Californie Jay Obernolte et la représentante démocrate du Massachusetts Lori Trahan, qui impose aux laboratoires les plus avancés des évaluations de sécurité conduites par des tiers indépendants. L’entreprise soutient également une proposition sénatoriale portée par John Thune, Ted Cruz et Amy Klobuchar, consacrée aux risques catastrophiques. On notera la position exacte : une entreprise réclame au Congrès une surveillance extérieure que l’exécutif lui refuse. Bloomberg rappelle toutefois ce qui sépare l’intention du résultat — le Congrès est en vacances, et le président des États-Unis a répété la veille son hostilité à tout garde-fou.

Conclusion

Il y a deux manières de lire la déclaration de mardi, et elles ne s’excluent pas. La première est qu’un secteur qui sait ce que ses produits peuvent faire cherche à se donner des règles avant qu’un accident ne les lui impose, et qu’il vaut mieux des références écrites en juillet que des décrets écrits après coup. La seconde est qu’un accord entre les trois entreprises qui tiennent la frontière est, pour la quatrième, une barrière à l’entrée avant d’être une garantie — c’est le reproche qu’Aidan Gomez, dirigeant de la société Cohere, adressait déjà samedi à ce projet. Ce qui a changé mardi, c’est que la discussion a quitté le terrain de la morale industrielle pour celui du droit. On ne demande plus aux laboratoires s’ils ont raison de s’entendre ; on leur demande s’ils en ont le droit. C’est une question à laquelle une autorité, et non un communiqué, devra répondre.


2. Réponses réglementaires — Une coalition improbable réclame des limites, le président parle de canular

Il est rare qu’un sénateur de gauche du Vermont et l’ancien stratège de Donald Trump partagent une estrade. Cela s’est produit mardi, dans un hôtel de Washington, devant plusieurs centaines de personnes, et le sujet n’était ni les droits de douane ni l’immigration. Le même jour, le président des États-Unis a franchi un degré supplémentaire dans le registre du refus : il ne se contente plus de dire que sa personne suffit comme garde-fou, il qualifie le danger lui-même de canular, et le range avec le réchauffement climatique. La journée de mardi oppose ainsi deux manières de traiter un risque dont personne, dans la salle comme au Bureau ovale, ne conteste que la technologie progresse vite. D’un côté une coalition qui n’a en commun que son objet ; de l’autre un pouvoir exécutif qui a cessé de discuter les faits pour en contester l’existence.

« Nous sommes peut-être Américains, Soviétiques ou Chinois, mais nous sommes encore humains »

CBS News, Kathryn Watson, 15 septembre 2026 — https://www.cbsnews.com/news/bernie-sanders-steve-bannon-bipartisan-ai-pro-human-conference/ NPR, Maham Javaid, 15 septembre 2026 — https://www.npr.org/2026/09/15/nx-s1-5968678/bernie-sanders-and-steve-bannon-to-share-a-stage-to-promote-curbs-on-ai The Boston Globe, Hiawatha Bray, 15 septembre 2026 — https://www.bostonglobe.com/2026/09/15/business/pro-human-assembly-ai/ Programme de la Pro-Human Assembly, Future of Life Institute, 15 septembre 2026 — https://prohumanassembly.org/agenda/

L’assemblée s’appelait Pro-Human Assembly et se tenait au Marriott Marquis de Washington. Elle était convoquée par le Future of Life Institute, l’association que préside Max Tegmark, physicien au Massachusetts Institute of Technology. Y siégeaient des parlementaires des deux partis, des responsables syndicaux, des représentants d’Églises, des acteurs et des parents endeuillés. Max Tegmark a donné à la journée sa phrase directrice : « Nous savons que l’avenir de l’intelligence artificielle n’est pas inévitable. C’est à nous d’en décider. »

Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont, a repris la demande qu’il formule depuis plusieurs jours : l’interdiction pure et simple d’une intelligence artificielle qui dépasserait l’intelligence humaine. Son argument est un raisonnement conditionnel, et il vaut d’être cité dans sa forme exacte : « Si l’intelligence artificielle dépasse l’intelligence humaine, comme de nombreux scientifiques croient que cela peut arriver, cette technologie échappera au contrôle humain, avec des conséquences potentiellement catastrophiques. » Il a ajouté que le Congrès dont il est membre avait « dormi au volant », et que l’on avait désormais « un président dont l’ignorance sur cette question est franchement embarrassante ».

Steve Bannon, ancien conseiller du président Trump, était là pour une raison contraire, et c’est ce qui rend la scène instructive. Il ne reproche pas aux dirigeants des laboratoires de refuser la régulation : il leur reproche de la demander. Des appels au ralentissement lancés depuis samedi par les patrons du secteur, il dit : « C’est un mensonge éhonté. » Son raisonnement est celui du transfert de risque : ces entreprises chercheraient à socialiser les dangers qu’elles créent et à opérer un « transfert de responsabilité vers le peuple américain ». Deux hommes que tout sépare veulent donc la même loi, pour des motifs incompatibles — l’un parce qu’il croit les industriels quand ils décrivent le danger, l’autre parce qu’il ne les croit pas.

Les parlementaires présents ont donné à cette convergence ses formules. Chip Roy, représentant républicain du Texas, a posé la question dans les termes de ses électeurs : « Ils soulèvent des questions sur leur avenir. Ils soulèvent des questions sur ce que cela signifie pour leurs enfants, pour leurs communautés. » Greg Casar, démocrate du Texas également, a résumé l’objet de la journée d’une phrase que l’on retiendra : « Nous sommes peut-être Américains, Soviétiques ou Chinois, mais nous sommes encore humains. » Et il a refusé l’excuse de la fatalité : « Personne ne peut mettre fin à la course aux armements de l’intelligence artificielle. C’est à nous d’y mettre fin. » Lori Trahan, démocrate du Massachusetts et coauteure du FRONTIER Act, a formulé la même idée dans la langue de la philosophie morale : « Les humains ne sont pas des moyens au service de fins artificielles. Nous sommes des fins en nous-mêmes. »

Deux éléments chiffrés donnent la mesure de ce qui rend cette coalition possible. Un sondage de CBS News réalisé en mai 2026 indique que 65 % des Américains pensent que l’intelligence artificielle réduira le nombre d’emplois, et que 67 % doutent que le gouvernement fédéral veille à son usage approprié. Une opinion majoritairement inquiète et majoritairement défiante envers l’État explique mieux qu’un rapprochement idéologique la présence côte à côte de Bernie Sanders et de Steve Bannon. Enfin, un fait de procédure mérite d’être suivi : Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, a indiqué qu’il rencontrerait les dirigeants des laboratoires et le président des États-Unis « dans la semaine qui vient ». C’est la suite donnée au sommet qu’il proposait lundi ; c’est aussi, pour l’instant, une réunion et non un texte.

« Je suis le chasseur de canulars »

Euronews, Una Hajdari, 15 septembre 2026 — https://www.euronews.com/next/2026/09/15/enter-the-hoax-buster-trump-dismisses-ai-concerns-as-europe-and-china-fret ABC News, Emily Chang, Isabella Murray et Michelle Stoddart, 14 septembre 2026 — https://abcnews.com/Politics/openai-ceo-calls-ai-pacing-trump-insists-downplaying/story?id=136416814 Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, communiqué, 14 septembre 2026 — https://www.ohchr.org/en/press-releases/2026/09/turk-calls-urgent-meaningful-action-tackle-unprecedented-ai-risks

Le message présidentiel de lundi affirmait qu’un président fort et intelligent tenait lieu de garde-fou. Celui de mardi change d’ordre de grandeur. Donald Trump n’argumente plus sur le remède : il conteste la maladie. « Que l’intelligence artificielle s’empare du monde, détruise l’humanité et tout ce qui va avec, c’est un CANULAR », écrit-il. Puis il attribue ce canular à un camp politique et le range dans une série : « Le canular de l’intelligence artificielle perpétré par les Démocrates radicaux rappelle leur Escroquerie du réchauffement climatique, il n’y a pas si longtemps, quand tout le monde devait mourir de chaleur extrême. Que s’est-il passé ? » Enfin il se donne un titre : « Je suis le chasseur de canulars, et je suis en train d’en démonter un autre — que l’intelligence artificielle va s’emparer du monde, le consommer et le détruire, et que des robots vont entrer dans nos villes et se débarrasser de nous tous ! C’est encore plus délirant que le CANULAR RUSSIE, RUSSIE, RUSSIE, ou que l’Escroquerie du réchauffement climatique. »

La position du vice-président complète le dispositif et l’explique. J. D. Vance, cité le 14 septembre, voit dans la demande de régulation formulée par les laboratoires autre chose qu’une inquiétude : « Cela me fait un peu l’effet d’une sorte de cheval de Troie. » L’exécutif américain tient donc, à deux voix, un raisonnement cohérent : les industriels qui réclament des règles ne décriraient pas un risque, ils prépareraient une capture réglementaire. Ce raisonnement n’est pas absurde — il rejoint celui de Steve Bannon, formulé le même jour dans la salle du Marriott. Mais il produit l’effet inverse : Steve Bannon en conclut qu’il faut légiférer contre les laboratoires, la Maison-Blanche qu’il ne faut pas légiférer du tout.

Il faut enfin rapporter ce discours à ce qui s’écrit ailleurs. La veille, le 14 septembre, Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a adressé une lettre ouverte aux États et aux entreprises de la frontière technologique. Sa phrase centrale ne relève ni de la prophétie ni du démenti : « Les dommages causés par l’intelligence artificielle ne sont pas hypothétiques — ils se produisent déjà, au premier plan. » Il y demande aux entreprises un devoir de diligence en matière de droits humains, assorti de normes de sécurité et d’un contrôle indépendant, et aux États de vérifier les capacités des systèmes agentiques. Un même objet, deux mots : ce que le Haut-Commissaire appelle un dommage déjà constaté, le président des États-Unis appelle un canular.

Conclusion

Trois niveaux de réponse coexistaient mardi, et aucun n’a de prise sur les deux autres. Une société civile élargie, qui a réuni pour la première fois des adversaires politiques irréconciliables autour d’une demande de loi, mais qui ne vote pas. Un Congrès qui dispose de textes déposés — le FRONTIER Act, la proposition Thune-Cruz-Klobuchar — et qui siège trop peu pour les examiner avant longtemps. Un exécutif qui a retiré la question du champ des choses discutables. Le seul mouvement réel de la journée est donc celui que rapporte la rubrique précédente : les entreprises, elles, écrivent leurs références. On peut y voir une défaillance de la puissance publique, et ce serait juste. On peut aussi noter ce que la scène de Washington a montré de plus neuf : l’opinion n’attend plus la puissance publique. Deux tiers des Américains ne croient pas que leur gouvernement veillera au bon usage de cette technologie, et c’est peut-être cette défiance-là, plus que l’accord de Bernie Sanders et de Steve Bannon, qui décidera de la suite.


Bloc 3 — Éducation et pédagogie


5. IA et cognition des jeunes — Des parents à la tribune, et la parole qui passe des laboratoires aux familles

Notre édition d’hier rendait compte d’une loi californienne qui nomme, pour la première fois dans un texte de droit, des comportements de machine empruntés au vocabulaire de la vie affective : la flatterie excessive, le jeu de rôle romantique, l’isolement de l’enfant. Cette loi porte le nom d’un adolescent mort. Mardi, à Washington, ce ne sont plus des législateurs qui ont décrit ces mécanismes, mais des parents, à la tribune d’une assemblée retransmise par une chaîne parlementaire. Le déplacement mérite d’être noté par qui enseigne : la description de ce qu’un agent conversationnel fait à un esprit de treize ou quatorze ans ne vient plus des laboratoires qui l’étudient, ni des juristes qui la codifient, mais de familles qui l’ont observée de l’intérieur et qui ont accepté de la raconter en public.

« Ils soulèvent des questions sur ce que cela signifie pour leurs enfants »

The Boston Globe, Hiawatha Bray, 15 septembre 2026 — https://www.bostonglobe.com/2026/09/15/business/pro-human-assembly-ai/ Programme de la Pro-Human Assembly, Future of Life Institute, 15 septembre 2026 — https://prohumanassembly.org/agenda/

Le programme de la journée réservait à la mi-journée une session consacrée au point de vue des parents. Y prenaient place Megan Garcia et Sewell Setzer Jr., mère et père de Sewell Setzer III, mort à quatorze ans après de longs échanges avec un agent conversationnel de la société Character.AI ; Cynthia Montoya, mère de Juliana Peralta, morte à treize ans ; et Mandi Furniss. La session était animée par Dalia Hashad, responsable de la sécurité des enfants au Future of Life Institute. Le Boston Globe rapporte que ces témoignages ont constitué le moment le plus grave d’une journée par ailleurs politique.

La séquence n’est pas isolée. Elle prolonge la loi californienne promulguée le 10 septembre, qui impose désormais aux exploitants d’agents conversationnels la vérification de l’âge, la notification des parents en cas de menace d’atteinte à soi et des audits de conformité transmis au procureur général de l’État. Elle prolonge aussi une série de procédures judiciaires engagées par ces mêmes familles. Ce qui change, c’est le lieu : le témoignage a quitté le prétoire et la commission parlementaire pour une assemblée publique où siégeaient, le même jour, un sénateur, un ancien stratège présidentiel et des dirigeants syndicaux.

Un autre nom du programme intéresse directement l’école. En milieu d’après-midi, Randi Weingarten, présidente de l’American Federation of Teachers, l’un des deux grands syndicats d’enseignants des États-Unis, participait à la session consacrée à la concentration du pouvoir et à la dignité du travail. Sa présence signale que la question scolaire n’a pas été traitée mardi comme une question de sécurité des enfants, mais comme une question de travail : celui des enseignants, et ce qu’une automatisation de la tâche pédagogique leur retire. Les deux lectures étaient donc dans la même salle, à quelques heures d’intervalle, sans se rencontrer.

Conclusion

Pour qui a des adolescents en classe, l’enseignement de cette journée n’est pas dans une donnée nouvelle : il est dans un déplacement de la parole. Pendant deux ans, la description de ce que les agents conversationnels font aux esprits jeunes a été produite par ceux qui les construisent, puis reprise par ceux qui les réglementent. Elle est désormais produite par ceux qui en subissent les effets, et elle est reçue comme telle par des parlementaires des deux partis. Cela ne remplace pas la recherche — nous continuerons à préférer, dans cette rubrique, une étude contrôlée à un témoignage. Mais un témoignage public et circonstancié a une vertu que l’étude n’a pas : il oblige à nommer. Reste à l’école une tâche que ni la loi californienne ni l’assemblée de Washington n’accomplissent à sa place — apprendre à un élève de quatorze ans pourquoi une machine qui ne le contredit jamais n’est pas, pour autant, de son côté.