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Hapax

Hapax n°5

2026-09-15 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image


1. Risques technologiques — Le catalogue des défaillances devient un document public

Depuis samedi, la discussion sur le rythme de l’intelligence artificielle se tenait entre Californiens, et l’on pouvait croire qu’elle y resterait. Elle a changé de camp lundi. Le ministre chinois de la Sécurité d’État, dont le service ne s’était jamais exprimé publiquement sur cette technologie, a publié un texte qui décrit l’intelligence artificielle comme une menace pour la sécurité politique du pays, et qui cite nommément deux modèles américains pour leurs capacités offensives. Le même jour, Microsoft a rendu public le règlement de comportement qu’il impose à ses propres modèles, et l’on y lit, énumérées une à une, les défaillances que l’industrie redoute : un système qui résiste à l’arrêt, qui élargit seul son périmètre, qui dissimule son raisonnement à qui l’inspecte. Enfin les places financières asiatiques ont chiffré ce que coûte le mot « ralentir ». Trois textes, trois registres, un seul objet : la liste de ce qui peut mal tourner est désormais écrite, et elle est signée par des gens qui vendent la technologie ou qui la surveillent.

« Ils mènent contre la Chine une guerre de l’opinion publique et une guerre cognitive »

Agence France-Presse, dépêche de Pékin, via Hong Kong Free Press, 14 septembre 2026 — https://hongkongfp.com/2026/09/14/chinas-spy-chief-warns-foreign-hostile-forces-may-use-ai-to-fabricate-political-rumours/

Chen Yixin dirige le ministère de la Sécurité d’État, c’est-à-dire le principal service de renseignement de la République populaire de Chine. Il a publié dimanche en ligne un article dont l’Agence France-Presse a rendu compte lundi, et qui constitue la première prise de position publique de ce service sur l’intelligence artificielle. Le texte n’emprunte rien au vocabulaire des laboratoires américains : il ne parle ni de superintelligence, ni de perte de contrôle, ni de ralentissement. Il parle de régime.

Des « forces hostiles », écrit le ministre, abusent des technologies d’IA générative pour « fabriquer des rumeurs politiques et diffuser des informations nuisibles ». Et il précise à quoi cela sert : « Ils mènent contre la Chine des guerres de l’opinion publique et une guerre cognitive, ce qui menace directement notre sécurité politique, notre sécurité institutionnelle et notre sécurité idéologique. » Le risque n’est pas, ici, que la machine échappe à son constructeur ; il est qu’elle serve à parler aux Chinois. Chen Yixin ajoute que les services de renseignement étrangers utilisent « des robots d’indexation intelligents, l’exploration intelligente de données et l’analyse de profilage intelligente » pour collecter massivement « des données nationales clés, des secrets commerciaux et la vie privée des citoyens ».

Deux éléments du texte méritent d’être isolés. Le premier est qu’il nomme des produits : le ministre désigne le modèle Claude Mythos, d’Anthropic, et ChatGPT-5.5-Cyber, d’OpenAI, pour leurs capacités avancées en matière de piratage, susceptibles selon lui de « faire peser des risques sérieux sur les infrastructures d’information critiques de la Chine ». Un service de renseignement d’État qui cite des références commerciales dans un article public accomplit un acte de désignation, non d’analyse. Le second est la conclusion opérationnelle : la Chine doit « assurer le contrôle indépendant des technologies clés », y compris les processeurs avancés nécessaires à l’entraînement des modèles. Autrement dit, le remède au risque est l’autonomie industrielle, non la modération du rythme.

Il faut mesurer l’écart avec la position chinoise publiée vingt-quatre heures plus tôt, dont notre édition d’hier rendait compte : le Global Times y voyait dans l’appel américain au ralentissement une « guerre froide silencieuse de l’IA » destinée à freiner la Chine. Les deux textes ne se contredisent pas, mais ils ne disent pas la même chose au même public. L’un, en anglais, conteste que le risque soit réel. L’autre, en chinois, l’énumère. La rencontre annoncée entre Xi Jinping et Donald Trump à Washington ce mois-ci se tiendra donc entre deux États qui ont chacun un discours pour l’extérieur et un discours pour l’intérieur.

Ne pas résister à l’arrêt, ne pas élargir son périmètre, ne pas dissimuler son raisonnement

Microsoft AI, « Humanist AI in practice: A public consultation on our Code of Conduct for MAI Models », 14 septembre 2026 — https://microsoft.ai/news/mai-code-of-conduct/

Notre édition d’hier signalait que le code de conduite annoncé par Satya Nadella n’était pas encore en ligne, et qu’il serait imprudent d’en préjuger. Il l’est depuis lundi, et son contenu vaut mieux que l’annonce. Le document énonce d’abord un principe de préséance formulé sans détour : « les personnes comptent plus que l’IA ». Il en tire trois interdictions absolues — concourir à des armes causant des dommages de masse, mettre en danger la sécurité des enfants, manipuler des populations à grande échelle — puis, et c’est la partie neuve, une série de contraintes portant non sur les sujets traités mais sur la conduite du modèle lui-même.

Un modèle MAI, écrit l’entreprise, ne doit jamais résister à une interruption ni à un arrêt décidé par un humain ; il doit refuser d’étendre de sa propre initiative son périmètre d’action ; il doit conserver son raisonnement lisible par ceux qui l’inspectent. Ces trois lignes sont à lire comme un aveu documentaire : on n’interdit pas à une machine de résister à son extinction si la question ne s’est jamais posée. Le code de conduite d’un industriel est ici le catalogue le plus précis publié à ce jour des défaillances que l’industrie observe. Il fait écho, terme pour terme, à ce que Dario Amodei décrivait samedi comme des agents capables de prendre le contrôle de vastes portions du réseau.

Reste la question du statut. Le texte est publié en consultation pour six semaines à compter du 14 septembre, une version révisée devant paraître plus tard dans l’année. Il n’est assorti d’aucune sanction, d’aucun évaluateur extérieur, d’aucune obligation de publication en cas de manquement. C’est une règle que son auteur peut réécrire, soumise à l’avis de ceux qui voudront bien remplir un formulaire. Sa valeur n’est donc pas normative : elle est descriptive. Il dit ce que l’entreprise sait, non ce qu’elle accepte qu’on lui impose.

Onze pour cent en une séance : ce que le marché a compris

Associated Press, via ABC News, 14 septembre 2026 — https://abcnews.com/Business/wireStory/asian-shares-mixed-openai-investor-softbank-shares-plunge-136415006

Le marché a tranché avant les États. À la clôture de lundi en Asie, SoftBank, premier investisseur extérieur d’OpenAI, perdait 11,2 %. Le fabricant de mémoires SK Hynix reculait de 5,3 %, son concurrent japonais Kioxia de 6 %, Samsung Electronics de 2,8 %. L’indice sud-coréen Kospi cédait 2,5 % à 6 739,68 points, le Nikkei 225 japonais 0,8 % à 63 474,58 points. La cause immédiate est connue : l’appui apporté par Sam Altman à l’appel au ralentissement, et le report de l’introduction en Bourse d’OpenAI.

Dan Baker, analyste, formule l’interprétation la plus sobre : la vente « reflète probablement la possibilité que le développement de l’IA soit ralenti par les régulateurs pour tenter d’éviter les pires scénarios ». Il faut la prendre au mot. Ce que le marché a vendu, ce n’est pas la technologie : c’est l’hypothèse d’une contrainte publique. Les investisseurs n’ont pas révisé leur estimation de ce que les modèles savent faire ; ils ont révisé leur estimation de ce que les États laisseront faire.

Un détail contredit toutefois la lecture simple. Pendant que Séoul et Tokyo reculaient, Hong Kong gagnait 0,3 % et Shanghai 0,2 %. Les places qui ont baissé sont celles dont les entreprises vendent des composants au complexe américain ; celles qui ont monté sont celles dont les entreprises n’y vendent rien. Si un ralentissement américain devait survenir, le marché a indiqué lundi, en deux dixièmes de point, qui il croit en être le bénéficiaire.

Conclusion

Le fait de la journée n’est pas qu’un risque nouveau ait été découvert : c’est que la description du risque est devenue une écriture officielle, à Pékin comme à Redmond. Un service de renseignement qui nomme des modèles étrangers dans un article public et un industriel qui s’interdit par écrit de laisser ses modèles résister à leur propre extinction disent, chacun dans sa langue, la même chose : le comportement de ces systèmes est désormais un objet de police. Ce qui les sépare est le destinataire de la contrainte. Chen Yixin en tire un programme de souveraineté industrielle ; Microsoft en tire une règle interne révisable. Ni l’un ni l’autre ne s’en remet à un tiers. Et la seule instance qui ait tranché lundi de façon mesurable n’était ni un État ni un laboratoire : c’était un carnet d’ordres.


2. Réponses réglementaires — Washington se dérobe, et l’industrie se donne ses propres règles

Le président des États-Unis avait, dimanche, opposé une fin de non-recevoir polie à l’appel des dirigeants de l’IA. Lundi, il a changé de registre : il a nommé un adversaire, désigné un complot et présenté sa propre personne comme le dispositif de sécurité. Dans le même temps, un décompte des positions au Congrès montrait pourquoi aucune loi ne passera avant longtemps, et l’on apprenait que les trois principaux laboratoires travaillent depuis juillet, en dehors de tout cadre public, à se donner un organe de normalisation. Enfin une association a établi qu’une loi existante, en Californie, n’était déjà pas respectée. Ces quatre faits forment un seul raisonnement : plus la puissance publique se retire, plus l’industrie écrit les règles ; et moins les règles écrites sont tenues.

« Le seul contrôle dont l’IA a besoin, c’est un président fort et intelligent (QI élevé !) »

Associated Press, Josh Boak, via PBS News, 14 septembre 2026 — https://www.pbs.org/newshour/politics/trump-says-the-only-ai-guardrails-the-u-s-needs-is-him-as-president Axios, Herb Scribner, 14 septembre 2026 — https://www.axios.com/2026/09/14/trump-ai-safety-anthropic-dario-amodei

La phrase est écrite en capitales dans le message original : « Le seul contrôle ou “garde-fou” dont l’IA a besoin, c’est un PRÉSIDENT FORT ET INTELLIGENT (QI ÉLEVÉ !), et les États-Unis en ont un, et pas qu’un peu ! » Donald Trump l’a publiée lundi sur son réseau social. Elle est suivie d’une seconde, qui requalifie la demande des dirigeants de l’IA : « Il y a un complot MALSAIN contre l’IA et les centres de données, et le seul que cela rende heureux, c’est la Chine. » Aux critiques, le message adresse un avertissement d’un mot : « PRENEZ GARDE ! »

Deux choses distinguent cette sortie du refus de dimanche. La première est la nature de l’argument. Dimanche, le président opposait la course avec Pékin ; lundi, il oppose sa personne. Le garde-fou n’est plus une politique, c’est un occupant du Bureau ovale, et la garantie offerte au public est un trait de caractère. La seconde est que le président revendique une intervention déjà accomplie : son administration, dit-il, a empêché Anthropic « de faire des choses mauvaises, ou potentiellement mauvaises ». L’Associated Press rappelle le contentieux qui donne son sens à cette phrase : le Pentagone a cherché à faire classer les modèles de cette entreprise comme un risque de sécurité, et l’un de ses modèles les plus avancés a fait l’objet d’une interdiction temporaire. Le président ne décrit donc pas un dispositif de sécurité, mais un rapport de force administratif exercé au cas par cas contre une entreprise déterminée. C’est exactement ce qu’une règle publique est censée remplacer.

Le décompte des positions, de Bernie Sanders à Mike Rogers

Axios, Zachary Basu, 14 septembre 2026 — https://www.axios.com/2026/09/14/trump-ai-safety-regulations-congress

Zachary Basu a dressé lundi l’inventaire des positions à Washington, et cet inventaire explique l’immobilité mieux qu’aucun commentaire. À la Maison-Blanche, la ligne est celle du président, résumée par la formule « celui qui gagne l’IA gagne », et relayée par David Sacks, qui a été en charge du dossier de l’intelligence artificielle à la Maison-Blanche, et qui soutient que les laboratoires doivent s’autoréguler plutôt que de solliciter du Congrès des restrictions. Le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson, a écarté tout moratoire d’urgence, mais il n’a pas fermé la porte : il propose un sommet réunissant le président, les dirigeants du Congrès et les patrons des laboratoires afin de définir une approche commune. C’est un déplacement par rapport à son refus de dimanche, et il mérite d’être noté ; c’est aussi la substitution d’une réunion à une loi.

Chez les démocrates, il n’y a pas une position mais deux, et elles ne sont pas compatibles. Bernie Sanders veut interdire purement et simplement la superintelligence et assortir l’interdiction de sanctions pénales. Ruben Gallego propose l’inverse d’une interdiction : une commission de contrôle bipartisane et une obligation d’examen de sécurité. Le fait le plus significatif du décompte est pourtant républicain. Mike Rogers, candidat de son parti au Sénat, déclare que les avertissements des dernières semaines l’ont convaincu qu’« il faut ralentir le développement » pour que l’État puisse rattraper son retard. Une fissure dans la discipline de la majorité vaut plus qu’un discours de l’opposition. Le pronostic d’Axios reste néanmoins sévère : un accord fédéral est « presque inimaginable cette année — et probablement jusqu’au début de 2029 ».

Un organe de normalisation privé, en discussion depuis juillet

Seoul Economic Daily, Kim Chang-young, 14 septembre 2026 — https://en.sedaily.com/international/2026/09/14/rivals-unite-anthropic-openai-google-push-ai-standards-body

L’information vient du site américain The Information, qui l’a publiée le 13 septembre, et elle change la lecture de tout ce qui précède. Des groupes de travail composés de cadres dirigeants — en dessous du niveau des directeurs généraux — d’Anthropic, d’OpenAI et de Google se réunissent régulièrement depuis juillet pour concevoir un organisme de normalisation commun, chargé de fixer des références de sécurité et des règles de conduite. Sam Altman aurait déclaré la semaine dernière devant l’ensemble de ses salariés qu’il estime que les grandes entreprises du secteur devront créer elles-mêmes un tel organisme, sans l’appui du gouvernement.

Le détail décisif est ailleurs. Un projet de décret présidentiel prévoyant la création d’un organisme public de normalisation avait été préparé à la Maison-Blanche ; il s’est heurté à un conflit interne, David Sacks s’opposant à toute instance dirigée par l’État. Ce n’est donc pas l’absence d’idée publique qui a conduit les laboratoires à s’organiser entre eux : c’est l’abandon d’un texte déjà rédigé. L’appel au ralentissement lancé samedi et l’existence, depuis juillet, d’un cartel de normalisation en gestation ne sont pas deux nouvelles distinctes ; la première est le volet public de la seconde.

L’objection la plus sérieuse vient d’ailleurs du secteur lui-même. Mark Zuckerberg, dont l’entreprise diffuse ses modèles en accès ouvert, s’est prononcé le mois dernier contre la création d’une autorité de régulation de l’IA au motif que les États-Unis perdraient la course face à la Chine. Aidan Gomez, qui dirige la société Cohere, a raillé sur X un projet qui, selon lui, favoriserait les grandes entreprises au détriment des petites. Une norme écrite par trois acteurs qui détiennent ensemble la frontière technologique est en effet, du point de vue d’un quatrième, une barrière à l’entrée avant d’être une garantie. C’est le reproche que l’on adresse d’ordinaire aux régulateurs publics ; il est ici adressé à ceux qui prétendent les remplacer.

Trois modèles publiés sans évaluation : une loi californienne déjà mise en défaut

Fortune, Beatrice Nolan et Emily Forlini, 14 septembre 2026 — https://fortune.com/2026/09/14/openai-may-have-violated-californias-ai-safety-law-with-astra-model-releases-ai-watchdog-says/

Pendant que l’on discute de normes à venir, une norme existante n’est pas appliquée. The Midas Project, association à but non lucratif qui surveille le secteur, affirme qu’OpenAI a manqué aux obligations du Transparency in Frontier AI Act, la loi californienne dite SB 53, entrée en vigueur en janvier 2026. Le grief est précis : depuis mai 2026, l’entreprise a publié trois modèles — la préversion de GPT-5.6, GPT-5.6, puis GPT-6 Astra — sans publier les évaluations de risque que la loi impose. L’entreprise s’était pourtant dotée d’un cadre de gouvernance par lequel elle s’engageait à classer chaque modèle selon quatre catégories de risque, dont la « perte de contrôle » ; les classements annoncés n’ont pas été rendus publics pour ces trois versions.

Le point de droit mérite attention, car il éclaire toute la journée. Tyler Johnston, fondateur de l’association, le formule ainsi : « La loi SB 53 californienne exige des entreprises d’IA qu’elles adoptent ces politiques de sécurité et qu’elles les respectent. Il leur appartient entièrement de choisir quelles sont les règles. » Une loi qui laisse l’entreprise écrire son propre engagement et se borne à en imposer le respect est le régime le plus favorable imaginable pour l’industrie ; c’est précisément ce régime qui n’est pas tenu. Brittney Gallagher, de la même association, ajoute : « Ce n’est pas la première fois que nous voyons des entreprises d’IA, et OpenAI en particulier, sembler ne pas satisfaire aux exigences déjà légères de ce texte. » OpenAI se dit « confiante » dans sa conformité et renvoie aux fiches techniques qu’elle publie. L’amende encourue peut atteindre un million de dollars par manquement.

Conclusion

Quatre faits, une même mécanique. Le pouvoir exécutif américain a réduit la sécurité de l’intelligence artificielle à une qualité personnelle du président. Le Congrès tient trois positions inconciliables et n’en adoptera aucune. Un décret créant un organisme public de normalisation a été abandonné avant d’être signé, et les trois laboratoires qui tiennent la frontière travaillent depuis deux mois à s’en donner un privé. Reste la seule loi qui existe vraiment, en Californie, qui se contente de demander aux entreprises de respecter les règles qu’elles ont elles-mêmes rédigées : elle n’est déjà pas respectée. La question posée samedi était de savoir si l’industrie consentirait à être freinée. La question de lundi est plus étroite et plus vérifiable : quelqu’un est-il en mesure de constater un manquement et de le sanctionner ? À ce jour, la réponse tient dans un rapport d’association de quatre personnes et dans une amende d’un million de dollars, soit l’ordre de grandeur d’une heure de calcul.


Bloc 3 — Éducation et pédagogie


5. IA et cognition des jeunes — Quand le législateur nomme la flatterie

Il est rare qu’un texte de loi décrive un comportement de machine avec les mots de la vie affective. C’est ce que fait la loi californienne promulguée le 10 septembre, qui interdit aux agents conversationnels, à l’égard des mineurs, le jeu de rôle romantique, la flatterie excessive et les productions conçues pour isoler l’enfant de son entourage. Ce qui a changé lundi n’est pas la loi : c’est ce que l’on sait de sa fabrication. Fortune a établi que l’entreprise la plus exposée par ce texte a participé à sa rédaction, et qu’elle en souhaite désormais la diffusion dans d’autres États. Pour qui enseigne, l’affaire mérite d’être suivie de près : la Californie vient de fixer, par le droit, une liste de ce qu’une machine ne doit pas faire à un esprit en formation.

« Une part de l’héritage d’Adam est de rendre les agents conversationnels plus sûrs pour les mineurs »

Fortune, Emily Forlini, 14 septembre 2026 — https://fortune.com/2026/09/14/openai-shows-new-policy-strategy-in-negotiation-over-california-new-chatbot-law-adams-law/ Communiqué du bureau du sénateur Steve Padilla, Sénat de Californie, 10 septembre 2026 — https://sd18.senate.ca.gov/news/governor-newsom-signs-adams-law

Le texte porte le numéro SB 1119 et le nom d’Adam Raine, un adolescent californien mort en 2025 après de longs échanges avec un agent conversationnel. Le gouverneur Gavin Newsom l’a promulgué le 10 septembre. Il a été adopté à l’unanimité au Sénat de Californie et par soixante-quatre voix contre quatre à l’Assemblée. Ses obligations sont concrètes : vérification de l’âge, évaluation des risques avant toute mise en service, dispositif d’aide en cas de crise intégré à l’application et orientation vers un professionnel, notification des parents en cas de menace d’atteinte à soi, contrôles parentaux actifs par défaut. Les interdictions le sont autant : pas de conduite à tenir pour se faire du mal, pas de contenu sexuellement explicite, pas de jeu de rôle romantique, pas de flatterie excessive, pas de production conçue pour manipuler ou isoler. Les exploitants doivent faire réaliser des audits de conformité indépendants, transmis au procureur général de Californie, et déclarer les incidents. « La sécurité de nos enfants mérite d’être au centre de chaque conversation sur la technologie », a déclaré le gouverneur. Les parents d’Adam Raine, Matt et Maria Raine, ont indiqué : « Nous ne nous sommes toujours pas faits à la vie sans Adam, mais nous sommes heureux qu’un élément de son héritage soit de contribuer à rendre les agents conversationnels plus sûrs pour les mineurs. »

La nouvelle de lundi est ailleurs, et elle est instructive. Emily Forlini rapporte qu’Ann O’Leary, vice-présidente chargée de la politique publique mondiale d’OpenAI, a travaillé le texte avec ses auteurs, le sénateur Steve Padilla et les députées d’Assemblée Rebecca Bauer-Kahan et Buffy Wicks. Une source proche des discussions parle de « moments de négociation intense » qui « se sont parfois tendus ». L’entreprise, qui en 2025 combattait les législations d’État au motif qu’elles produiraient un « patchwork » ingérable, déclare aujourd’hui par la voix d’un porte-parole : « Nous sommes heureux de soutenir ce texte. Nous pensons qu’il fixera la norme en matière de sécurité des jeunes face à l’IA. » Erin Ivie, directrice de la communication de Buffy Wicks, dit la même chose du point de vue du législateur : « Maintenant que la loi est adoptée, d’autres États, ou le gouvernement fédéral, pourront s’en servir de modèle et voter leur propre version. » On comprend le calcul : faute de loi fédérale — et la rubrique précédente montre qu’il n’y en aura pas —, un texte d’État négocié vaut mieux qu’une norme nationale imposée. Anthropic, de son côté, a obtenu une exemption au motif que son service est interdit aux moins de dix-huit ans.

Conclusion

Deux choses sont à retenir pour qui a des adolescents en classe. La première est que le droit vient de nommer des mécanismes que l’on décrivait jusqu’ici en termes vagues : la complaisance systématique d’un interlocuteur qui ne contredit jamais, le glissement vers l’intimité, l’isolement progressif de l’entourage. Ces trois conduites sont désormais des catégories juridiques en Californie, et non plus des impressions d’adulte inquiet. La seconde est que la liste a été écrite avec l’entreprise qu’elle vise. Cela n’invalide pas le texte, dont les obligations sont vérifiables et les audits transmis à un procureur. Mais cela indique où se déplace la décision : un standard national américain est en train de se former, non par un vote du Congrès, mais par la négociation entre un État fédéré et une entreprise. Il faudra, dans quelques mois, regarder qui audite, ce qui est déclaré, et ce qui arrive lorsqu’un manquement est constaté. La rubrique précédente invite à ne pas préjuger de la réponse.