Bannière Hapax n°4, composition constructiviste : deux ouvriers poussent un immense levier de frein devant des blocs d'architecture, en rouge, noir et crème
Hapax

Hapax n°4

2026-09-14 - Frederic Pierron
IAveille

Bloc 1 — La grande image


1. Risques technologiques — Le front se referme, et son promoteur passe aux aveux

Un appel isolé est une opinion ; un appel auquel les concurrents se rallient devient une position de branche. C’est ce qui s’est joué depuis hier matin. Le texte publié samedi par le dirigeant d’Anthropic, dont cette rubrique rendait compte hier, a reçu en une trentaine d’heures l’assentiment successif des quatre entreprises qui tiennent aujourd’hui la frontière technologique. Le même dimanche, son auteur passait à la télévision généraliste américaine et y prononçait une phrase qu’aucun communiqué n’avait encore osée. La question n’est plus de savoir si le secteur reconnaît le risque : il le reconnaît d’une seule voix. Elle est de savoir ce qu’un accord aussi complet, aussi rapide et aussi peu coûteux à formuler engage réellement.

« Pendant trop longtemps, l’industrie a menti aux gens »

CBS News Sunday Morning, Jo Ling Kent, 13 septembre 2026 — https://www.cbsnews.com/news/anthropic-ceo-dario-amodei-on-ai-risks/

Interrogé dimanche matin par Jo Ling Kent, correspondante économie et technologie de la chaîne américaine CBS, Dario Amodei a formulé l’aveu que son essai de samedi contournait. « Je ne vais pas vous mentir : il existe de vrais dangers. Et je pense que, pendant trop longtemps, l’industrie a menti aux gens sur le fait que cette technologie comportait des risques. » La phrase est d’une autre nature que celles du texte écrit : elle ne porte pas sur l’avenir des modèles mais sur le passé du discours tenu à leur sujet, et elle met en cause la parole publique de l’ensemble du secteur, y compris celle de son auteur.

Le reste de l’entretien précise ce que l’appel au ralentissement recouvre et ce qu’il exclut. Les incidents des derniers mois constituent, dit-il, « un signal d’alerte indiquant que nous devons ralentir ». Cela ne signifie pas arrêter : « Ce que cela veut dire, c’est que nous devons nous assurer que chaque génération de modèles que nous publions est correctement testée. » Sur l’hypothèse d’un mécanisme d’arrêt d’urgence, souvent évoquée depuis juillet, il ne tranche pas mais ne l’écarte plus : « Le bouton d’arrêt de l’IA pourrait être une bonne idée. » Et sur le régime de propriété de la technologie, il avance une remarque que l’on n’attend pas d’un dirigeant d’entreprise privée : « Mon point de vue est qu’il a toujours été très étrange que cette technologie soit construite par une entreprise privée. »

Il faut noter ce que l’entretien refuse également. Amodei ne soutient pas l’interdiction pure et simple de la superintelligence, que réclamaient il y a trois jours soixante-dix parlementaires britanniques, et il maintient que la trajectoire reste maîtrisable : « Si nous construisons de la bonne manière, je pense que la probabilité qu’une chose grave se produise est très faible. » L’homme qui dit que son industrie a menti soutient en même temps que son industrie peut réussir. Les deux propositions ne sont pas contradictoires, mais la seconde repose entièrement sur une vérification extérieure qui n’existe pas encore.

Trente-trois heures : la chronologie d’un ralliement

Axios, Ben Berkowitz, 13 septembre 2026 — https://www.axios.com/2026/09/13/ai-labs-regulation-safety Techmeme, post de Satya Nadella sur X, 13 septembre 2026 — https://www.techmeme.com/260913/p13 Business Standard, Anjaly Raj, 14 septembre 2026 — https://www.business-standard.com/technology/artificial-intelligence/ai-must-help-humanity-or-it-s-not-worth-pursuing-microsoft-ceo-nadella-126091400095_1.html

Le site d’information américain Axios a reconstitué l’horaire du ralliement, et cet horaire vaut argument. Samedi à dix heures, heure de la côte est des États-Unis, l’essai d’Amodei est mis en ligne, avec l’avertissement que des scénarios catastrophiques sont possibles, « comme la prise de contrôle de l’intégralité d’Internet par des agents devenus incontrôlables ». Une heure plus tard, Elon Musk, qui dirige le laboratoire xAI, approuve en trois mots sur son réseau social : « Dario a raison. » À midi et demi, Sam Altman fait de même et confirme qu’OpenAI n’entrera pas en Bourse cette année. À dix-neuf heures, soit dimanche à une heure du matin en Europe, Demis Hassabis, cofondateur et président de Google DeepMind, ferme la marche : « La direction est la bonne pour répondre à ce moment critique. »

Le cinquième acteur a parlé dimanche, et il n’est pas un laboratoire mais le premier actionnaire d’un laboratoire. Satya Nadella, directeur général de Microsoft, a écrit que « toute recherche de la superintelligence doit être ancrée dans le principe fondamental selon lequel, si l’IA que nous construisons n’aide pas l’humanité et n’est pas sous contrôle humain, elle ne vaut pas la peine d’être poursuivie ». Il ajoute deux inflexions que les autres n’avaient pas formulées. La première est un refus de l’entre-soi : le mécanisme de contrôle « ne peut pas être aux mains d’une poignée d’entités » et doit associer le monde universitaire. La seconde est une condition de diffusion : « Nous devons aussi accélérer et répandre les bénéfices de l’IA, de telle sorte qu’ils soient diffusés largement entre les pays, les communautés et les entreprises. » Autrement dit : ralentir la frontière, mais pas l’accès.

Un écart demeure, et il est le seul élément vérifiable de l’affaire. Anthropic est à ce jour la seule entreprise à avoir décrit par écrit ce à quoi elle s’engage — des bureaux, des badges et un droit de publication sans contrôle éditorial pour des évaluateurs extérieurs. Les quatre autres ont approuvé le principe. Aucune n’a publié les conditions d’accès qu’elle accorderait, ni le nom d’un organisme évaluateur, ni un calendrier.

Conclusion

Un accord obtenu en trente-trois heures par cinq entreprises qui se disputent le même marché mérite d’être regardé deux fois. Il peut signifier que le danger est assez net pour dissoudre la concurrence ; il peut signifier que l’engagement demandé ne coûte rien. Les deux lectures resteront également plausibles tant que personne n’aura publié de conditions d’accès opposables. L’aveu de dimanche sur CBS déplace toutefois une chose : en reconnaissant que l’industrie a menti sur les risques, Dario Amodei retire à ses pairs, et à lui-même, l’argument de la bonne foi passée. Ce qui sera dit désormais devra être prouvé par des tiers, faute de pouvoir être cru sur parole.


2. Réponses réglementaires — Deux capitales répondent : Washington refuse, Pékin accuse

Les laboratoires demandaient aux États de les aider à se freiner. Les États ont répondu en moins de deux jours, et aucune des deux réponses ne va dans ce sens. À Washington, le pouvoir exécutif et la majorité parlementaire ont opposé une fin de non-recevoir au nom de la compétition avec la Chine. À Pékin, ce lundi matin, la presse officielle a retourné l’argument en désignant dans l’appel au ralentissement un instrument de cette même compétition. Entre les deux, une entreprise a proposé un texte à consulter plutôt qu’une loi à voter. Ce triangle — refus politique, soupçon géopolitique, autorégulation offerte — est la situation réelle dans laquelle la proposition de samedi devra vivre.

« Celui qui gagne l’IA gagne » : la fin de non-recevoir présidentielle

NPR, Chandelis Duster, 13 septembre 2026 — https://www.npr.org/2026/09/13/nx-s1-5968078/trump-mike-johnson-ai-slowdown Al Jazeera (avec AP et Reuters), 13 septembre 2026 — https://www.aljazeera.com/news/2026/9/13/trump-dismisses-calls-for-ai-slowdown-from-leading-tech-ceos

C’est depuis son complexe hôtelier de Doonbeg, en Irlande, que Donald Trump a répondu dimanche aux journalistes qui l’interrogeaient sur l’appel des dirigeants de l’intelligence artificielle. La réponse tient en deux propositions. La première est une revendication d’avance : « Nous devançons la Chine dans l’IA, nous sommes le pays le plus sophistiqué du monde, et franchement, je veux que cela reste ainsi. » La seconde est une formule de course : « Celui qui gagne l’IA gagne. » Le président n’écarte pas toute régulation — « nous pouvons mettre des garde-fous, nous pouvons faire ceci et cela » — mais il disqualifie ceux qui la réclament : il y a, dit-il, « des forces négatives qui soulèvent le sujet et qui ne devraient pas le soulever ».

La désignation mérite d’être pesée, car les « forces négatives » en question sont, cette fois, les dirigeants des entreprises américaines qui tiennent la frontière technologique, et non des adversaires politiques. Le chef de la majorité à la Chambre des représentants, Mike Johnson, a fermé la porte plus explicitement encore à toute initiative législative rapide : « Si le Congrès se précipite et organise une sorte de session d’urgence pour tenter de réguler l’IA, nous perdrons la course face à la Chine. Et c’est une menace pour chaque Américain. » Il faut rapprocher cette phrase du bilan rappelé dans notre édition d’hier : en neuf ans, plus de cent cinquante textes déposés, aucun promulgué. L’argument de la course n’a pas seulement bloqué la loi cette fois-ci ; il l’a bloquée à chaque fois.

« Une guerre froide silencieuse de l’IA » : la réponse de Pékin

Reuters, Laurie Chen, 14 septembre 2026 — https://ca.finance.yahoo.com/news/china-state-newspaper-blasts-anthropics-040431771.html

La réponse chinoise est arrivée ce lundi, par la voie éditoriale habituelle : le Global Times, quotidien de langue anglaise adossé au Quotidien du Peuple, organe du Parti communiste chinois. L’accusation est directe. Le « véritable agenda » de la proposition serait de « freiner le développement de l’IA en Chine par des barrières technologiques et des monopoles réglementaires ». L’éditorial qualifie l’entreprise de « guerre froide silencieuse de l’IA », et la juge « hypocrite et à courte vue ».

L’argument n’est pas seulement rhétorique, et c’est ce qui le rend gênant. L’essai de samedi, que cette rubrique a détaillé hier, ne se contente pas de demander un ralentissement : il conditionne explicitement ce ralentissement au maintien de l’avance américaine, et énumère les moyens d’y parvenir — interdiction de vente de processeurs avancés et d’équipements de fabrication de semi-conducteurs à la Chine, répression de la contrebande de composants, de l’accès à distance aux centres de calcul et de la distillation non autorisée des modèles de pointe. Le Global Times n’a donc pas besoin d’inventer une intention : il cite un programme. Son dernier argument est d’un autre ordre, et il vise le raisonnement même sur la sécurité : exclure la Chine de l’innovation mondiale, écrit le journal, « augmenterait significativement les coûts et les risques d’essai-erreur » dans le développement de l’IA à l’échelle du monde. Reste que la source est un organe d’État, et que la Chine n’a de son côté annoncé aucune limitation de rythme.

Un code de conduite soumis à consultation, plutôt qu’une loi

Business Standard, Anjaly Raj, 14 septembre 2026 — https://www.business-standard.com/technology/artificial-intelligence/ai-must-help-humanity-or-it-s-not-worth-pursuing-microsoft-ceo-nadella-126091400095_1.html Unite.AI, Mira Kellan, 13 septembre 2026 — https://www.unite.ai/nadella-announces-public-consultation-on-microsofts-mai-model-rules/

Entre le refus de légiférer et le soupçon de manœuvre, Microsoft a avancé un troisième objet : un texte d’entreprise ouvert à la discussion publique. Satya Nadella a annoncé dimanche la publication, pour consultation, du « code de conduite » qui régit le comportement des modèles maison de son entreprise, désignés par le sigle MAI, pour Microsoft AI. Le document n’était pas en ligne au moment où ces lignes sont écrites ; son contenu reste donc inconnu, et il serait imprudent d’en préjuger.

Ce qui est déjà lisible, en revanche, est la place que cet objet occupe. Il ne s’agit ni d’une norme opposable ni d’un engagement d’accès pour des évaluateurs extérieurs, mais de la mise en discussion des règles qu’une entreprise se donne à elle-même. Nadella l’inscrit dans un ensemble qu’il décrit comme « un accès et un choix étendus à chaque couche de la pile technologique de l’IA, un contrôle par les entreprises clientes des boucles d’apprentissage et des modèles ». La consultation publique est un procédé emprunté au droit administratif ; l’employer sans loi revient à en conserver la forme sans la sanction. C’est précisément ce que la clause de non-caviardage promise par Anthropic, elle, prétend dépasser.

Conclusion

En quarante-huit heures, la proposition de samedi a rencontré ses deux obstacles réels, et aucun n’est technique. Le premier est que le ralentissement demandé par les laboratoires suppose une autorité publique pour l’étendre à ceux qui refuseraient de coopérer, et que cette autorité vient de répondre qu’elle ne le fera pas. Le second est que le prix posé par les laboratoires eux-mêmes — le maintien d’un écart de trois à cinq ans sur la Chine — rend le geste illisible depuis Pékin, et fournit à la partie chinoise un motif défendable de ne rien concéder. Il reste une chose à surveiller, et elle est datée : la publication effective du code de conduite de Microsoft, et l’arrivée, ou non, des premiers évaluateurs extérieurs dans les locaux d’Anthropic. Des badges valent mieux qu’une déclaration ; c’est le seul critère qui ne dépende de la bonne foi de personne.