Analyses

Analyse brute - Louise d'Épinay, Histoire de Madame de Montbrillant

2026-06-14 - Frederic Pierron
analyse textuellesémantique interprétativeIAlecture littéraire

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Analyse générée : claude-opus-4-8 – 14/06/2026 à 22 :49

Cadre générique retenu : lettre ; registre didactique ; XVIIIe ; prose épistolaire

Source analysee : Louise-d-epinay.txt


1. Cadre hermeneutique

Le texte est une lettre (présence du destinataire « mon ami », l. 1 ; tutoiement de connivence « Vous m’annoncez », l. 2 ; « dites-vous ? », l. 17), à visée didactique : on y formule des préceptes (« Il y a deux points généraux, essentiels et indispensables », l. 7 ; « C’est à peu près à quoi se réduit mon code », l. 9). Prose épistolaire du XVIIIe siècle, où le genre autorise le mélange du discours réflexif abstrait et de l’adresse familière, et où les relations sémiques à moyenne portée (d’un paragraphe à l’autre) sont recevables.

L’horizon d’attente que ce cadre rend attendu : un développement sur l’amitié, ses règles, ses vertus. C’est précisément ce fond évident que la procédure interdit de nommer d’emblée (Étape F). Je commence donc par les sèmes discrets.

2. Isotopies par densité (de la plus rare à la plus dense)

Sème /…/DensitéOccurrences citéesStatutDominante/dominée
/législation/, /normativité/très faible« prescrire des règles » (l.1) ; « mon code » (l.9) ; « points généraux, essentiels et indispensables » (l.7)spécifiquedominée
/commerce/, /transaction/très faible« commerce de misère et d’ergoterie » (l.22) ; « sacrifice » (l.22) ; « exiger » (l.9) ; « une attention qu’il me devait » (l.21)afférent (a.c.)dominée
/vision/, /regard sélectif/faible« les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits » (l.16) ; « ne voient pas les autres » (l.16) ; « les tableaux » (l.15)spécifiquedominée
/diversité/, /différence/faible« caractère tout divers » (l.4) ; « de toutes opposées » (l.3-4) ; « sa façon de penser » (l.2) ; « renfermé, ou léger, ou sérieux, ou gai » (l.12-13)spécifiquedominée
/altération négative/, /rétrécissement/faible-moyenne« rétrécissent l’esprit, aigrissent le cœur et rendent les mœurs plates » (l.27) ; « vicieuses » (l.28) ; « me le rendre insupportable » (l.14) ; « se brisent » (l.9)spécifiquedominée
/querelle/, /conflit/moyenne« querelle » (l.17) ; « petites querelles fausses ou basses » (l.26) ; « bouderie » (l.22) ; « torts » (l.17, 18) ; « méfiance » (l.19)spécifiquesous-dominante
/affection/, /aimer/moyenne-forte« aime » (l.10, 11) ; « aimer » (l.15) ; « aiment » (l.15) ; « effusion de cœur » (l.10) ; « le sentiment » (l.25)génériqueco-dominante
//amitié// (ami, amitié)forte« ami » ×7 (l.1, 3, 5, 10, 15, 17, 18) ; « amitié » ×3 (l.1, 7, 18) ; « amis » (l.3, 5, 15) ; « amans » (l.24)génériquedominante

3. Sèmes afférents & parcours interprétatifs

Propagation du sème /transaction marchande/ sur l’amitié. Le mot « commerce » (l.22) est signalé par la vigilance diachronique comme pouvant désigner les relations sociales. Mais le texte en réactive le sème marchand par un réseau : « exiger » (l.9, verbe de créancier), « une attention qu’il me devait » (l.21, /dette/), « il aurait dû me faire tel sacrifice » (l.22), « prétentions envers vos amis » (l.3). Le trajet : le sème /créance, dû/ inhérent à « devait » et /exigence/ à « exiger » est propagé par contiguïté énumérative vers « commerce », qui n’est donc pas neutre — il porte le sème /échange comptable/. L’expression dévalorisante « commerce de misère et d’ergoterie » (l.22) inhibe alors la valeur positive possible de « commerce » (relation cultivée) : la transaction est ici la mauvaise amitié, celle qui tient des comptes. Degré : plausible.

Inhibition du sème /règle contraignante/ par retournement. « Prescrire des règles » (l.1) est posé comme « fort difficile » dès l’ouverture ; le sème /normativité/ est immédiatement contesté (« chacun les fait […] suivant sa façon de penser », l.2). Pourtant le second paragraphe rétablit un « code » (l.9) réduit à deux principes. Parcours : le sème /loi rigide/ est inhibé au profit d’un sème /principe minimal, souple/ — « l’indulgence et la liberté » (l.8), c’est-à-dire des règles qui sont précisément le refus des règles. Degré : solidement attesté.

Activation du sème /sélection du regard/ via la comparaison picturale. « les vrais amateurs aiment les tableaux. Ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits, et ne voient pas les autres » (l.15-16). Le sème /regard partiel, choisi/ est ici propagé de l’amateur de tableaux vers l’ami : aimer = ne voir que les beaux endroits, inhiber la perception du défaut. Cela rétro-éclaire « cette qualité qui lui manqué et que je m’obstine à lui vouloir trouver » (l.13-14) : l’obstination du regard sur le manqué est le contraire de l’amour-amateur. Degré : solidement attesté.

Propagation du sème /rapetissement/ comme effet de la querelle. « rétrécissent l’esprit » (l.27), « petites querelles » (l.26), « sots petits amans » (l.24), « cœurs vides » (l.23), « têtes sans idées » (l.23). Le sème /étroitesse, petitesse, vide/ est propagé de proche en proche : la mauvaise amitié réduit, vide, rétrécit. Il s’oppose à « augmentent le sentiment » (l.25) et « âmes honnêtes et fortes » (l.25). Degré : solidement attesté.

4. Molécule(s) sémique(s)

Molécule M1 — la mauvaise amitié comme comptabilité mesquine. Sèmes : {/petitesse/, /vide/, /comptabilité-dette/, /altération/, /bassesse/}. Lexicalisations :

Molécule M2 — la bonne amitié comme expansion confiante. Sèmes : {/ampleur/, /confiance/, /liberté/, /force/, /élévation morale/}. Lexicalisations : « confiante sécurité » (l.24), « délicieux épanchemens » (l.24), « âmes honnêtes et fortes » (l.25), « augmentent le sentiment » (l.25), « philosophie et […] vertu » (l.26), « indulgence et liberté » (l.8). Lien casuel : RES = « augmentent le sentiment » (l.25), résultat positif opposé terme à terme à « rétrécissent/aigrissent » de M1. Les deux molécules sont en opposition réglée (expansion vs rétrécissement, plein vs vide, libre vs dû).

5. Le pas-de-côté

Le fond escamoté : le fond marchand sous le fond sentimental. La lecture spontanée range ce texte sous //amitié sentimentale//. Or le lexique de la transaction — « exiger » (l.9), « me devait » (l.21), « sacrifice » (l.22), « prétentions » (l.3), « commerce » (l.22) — fait affleurer un fond //économique// que le texte convoque pour le condamner. La mauvaise amitié est décrite dans les termes d’un contrat à créances (on réclame son dû, on tient des comptes : « il m’a fait un mystère », « il a préféré telle chose », l.20). Le mot « code » (l.9), lui, déplace la métaphore vers le juridique. Le texte opposé àinsi deux modèles de lien : le lien comptable (rejeté) et le lien libéral (« la liberté », l.8 ; « le mieux qu’il pourra », l.11). C’est ce conflit de fonds — marchand/juridique vs affectif — que la lecture évidente manqué.

La comparaison picturale comme opérateur paradoxal. « aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment les tableaux » (l.15) est contre-intuitive : aimer un ami, ce serait l’esthétiser, le regarder comme un objet d’art dont on ne contemple que « les beaux endroits » (l.16). Le sème /aveuglement volontaire/ (« ne voient pas les autres », l.16) est ici valorisé — inversion de la doxa qui veut que l’amour soit lucidité. La connaissance de l’autre est ramenée à une optique sélective : aimer = ne pas tout voir.

Le « je » qui se met en accusation. Contre l’attente du discours didactique (où le maître donné l’exemple positif), le locuteur se range parmi les fautifs : « je trouverai dix fois par jour le secret de me faire maudire de mes amis » (l.5), « je m’obstine à lui vouloir trouver [le défaut] » (l.13-14). Le sème /tort/ n’est pas réservé à l’autre ; il est réflexif. Le moi didactique est aussi le moi faillible.

6. Forme & sens

Texte en prose ; la rubrique E bis ne s’applique pas au mètre. On relève toutefois des opérateurs de forme non versifiés :

Degré : solidement attesté pour les faits syntaxiques cités.

7. Degrés de certitude

RelevéDegré
Isotopie //amitié// dominante (ami ×7, amitié ×3)solidement attesté
Opposition expansion (M2) / rétrécissement (M1)solidement attesté
Inhibition de /règle rigide/ au profit de /principe souple/solidement attesté
Comparaison picturale comme valorisation de l’aveuglement sélectifsolidement attesté
Réflexivité du sème /tort/ (le « je » fautif)solidement attesté
Fond marchand/comptable sous le fond affectifplausible
« code » comme déplacement juridique de la métaphoreplausible
« commerce » lu surtout en sens marchand péjoratifplausible (vigilance diachronique : sens « relation » aussi possible)

8. Relevés majeurs (hiérarchisés)

  1. Le conflit de deux modèles du lien, comptable vs libéral, structuré par les deux molécules antagonistes : la mauvaise amitié tient des comptes (« me devait », l.21 ; « exiger », l.9), la bonne accorde la liberté (« indulgence et liberté », l.8). C’est le ressort interprétatif central.
  2. L’opposition réglée expansion / rétrécissement : « augmentent le sentiment » (l.25) contre « rétrécissent l’esprit, aigrissent le cœur » (l.27) — lexicalisée analytiquement (petit, vide, plat) et résolue par la clausule « vicieuses » (l.28).
  3. La comparaison picturale paradoxale : aimer comme on regarde un tableau, en ne voyant que « les beaux endroits » (l.16) — l’amour comme optique sélective, inversion de la doxa de la lucidité.
  4. L’auto-implication du locuteur didactique : « me faire maudire de mes amis » (l.5), « je m’obstine à lui vouloir trouver » (l.13-14) — le maître se range parmi les fautifs.
  5. Le retournement de la norme : « difficile de prescrire des règles » (l.1) puis « mon code » (l.9) — un code qui ne prescrit que l’absence de prescription (indulgence, liberté).

9. Schémas

Carte des isotopies

graph TD
  A["//amitié// (dominante, ami x7)"]
  B["/affection-aimer/ (aime, effusion)"]
  C["/querelle-conflit/ (querelle, torts, méfiance)"]
  D["/diversité/ (caractère divers, opposées)"]
  E["/normativité/ (règles, code)"]
  F["/transaction-dette/ (exiger, devait, commerce)"]
  G["/vision sélective/ (yeux, beaux endroits)"]
  A --> B
  A --> C
  A --> E
  C --> F
  A --> G
  D --> C

Molécules en opposition

graph LR
  M1["M1 mauvaise amitié
/petitesse//vide//dette//altération/"] M2["M2 bonne amitié
/ampleur//confiance//liberté//force/"] R1["rétrécissent / aigrissent / plates (l.27-28)"] R2["augmentent le sentiment (l.25)"] M1 --> R1 M2 --> R2 M1 -. opposition réglée .-> M2

10. Analyse des absences

Ce qui suit ne porte pas sur le texte tel qu’il est, mais sur l’écart entre le texte et l’horizon d’attente de son genre. Les éléments mentionnés ici sont ABSENTS du texte et ne doivent jamais être lus comme présents.

Horizon d’attente déclaré

Le cadre — lettre didactique en prose, XVIIIe siècle — fait attendre :

  1. Un destinataire individualisé et présent : la lettre privée installe d’ordinaire un « vous » dont on perçoit la situation, la personne, le lien réel avec le scripteur (parenté, proximité, circonstance de l’échange).
  2. Une situation épistolaire ancrée : marques de date, de lieu, d’occasion ; référence à une lettre reçue, à un événement déclencheur concret qui motive la réponse.
  3. Une visée didactique organisée : dans le discours de morale du XVIIIe, on attend une progression argumentative explicite (énoncé d’une thèse, étapes, autorités convoquées — anciens, philosophes — exemples développés, conclusion qui referme).
  4. Une instance d’autorité référencée : la didactique de l’époque s’appuie volontiers sur des modèles (Cicéron, Sénèque sur l’amitié ; sentences, citations) qui légitiment le précepte.
  5. Une clôture épistolaire : formule de politesse, salut final, signature ou adresse, qui closent le genre lettre.
  6. Un registre sentimental ou édifiant assumé : l’amitié comme sujet appelle souvent l’éloge, l’élévation du sentiment, voire le pathétique.
  7. Un « je » assertif et stable posant une doctrine.

Tableau des absences retenues

Attendu génériqueStatutEffet de sens conjectural
Situation épistolaire ancrée (date, lieu, événement déclencheur concret)Absent. Le texte ouvre directement sur « Je crois, mon ami, qu’il est fort difficile… » sans aucun repère circonstanciel.L’effacement du cadre fait glisser la lettre du privé vers le traité déguisé : l’adresse à « mon ami » devient prétexte à exposer une doctrine générale, non à répondre à une personne datée.
Clôture épistolaire (salut final, formule, signature)Absent. Le texte s’achève sur une période morale (« quand elles ne les rendent pas vicieuses ») sans aucun retour au registre de l’adresse.L’absence de fermeture maintient le texte en suspens du côté du discours d’idées : on referme une démonstration, non une lettre. L’horizon du genre est délibérément débordé.
Autorité ou modèle convoqué (citation, nom, sentence d’auteur)Absent. Aucune référence externe ; la seule autorité est le « mon code » personnel du scripteur.La doctrine se fonde sur le seul caractère du locuteur, non sur la tradition. Effet possible : revendication d’une morale singulière, expérimentale, contre l’argument d’autorité attendu au siècle.
Individualisation du destinatairePrésent puis inhibé. Le « vous » existe (« Vous m’annoncez vos prétentions ») mais ses propos sont aussitôt typifiés, ramenés à une posture générale (« ces sots petits amans vulgaires »).Le correspondant réel est dissous dans une figure d’erreur ; l’effet est de transformer l’interlocuteur en repoussoir didactique plutôt qu’en personne.

Absences écartées comme triviales

11. Regard sur l’œuvre

Identification

Je reconnais l’attribution mais avec une certitude modérée. L’Histoire de Madame de Montbrillant de Louise d’Épinay (rédigée vers 1756-1762, publiée intégralement bien plus tard) est un vaste roman-mémoires en partie autobiographique, qui intègre une importante correspondance fictive — d’où la nature épistolaire du fragment. Je ne saurais localiser précisément ce passage dans l’œuvre ni nommer avec sûreté le destinataire ; je sais avec certitude qu’Épinay fréquentait les milieux philosophiques (Diderot, Grimm, Rousseau, dont elle fut proche puis ennemie). Le ton raisonneur et la défiance envers la sensiblerie sont cohérents avec cette appartenance.

Ce que le titre apporte

Le titre est celui d’un roman, non d’un traité : il confirme rétrospectivement l’analyse des absences (rubrique 10). L’effacement du cadre épistolaire concret n’est pas une lacune mais l’effet d’un fragment extrait d’une fiction-mémoires : la lettre est un document inséré dans une trame romanesque. Le « mon ami » renvoie à un personnage du roman, ce qui valide l’intuition de l’individualisation « présente puis inhibée ». Certitude : forte sur le principe, faible sur l’identité du destinataire.

Ce que le contexte apporte

Le milieu encyclopédiste éclaire le « fond marchand sous le fond sentimental » (rubrique 5) et le refus de l’argument d’autorité : Épinay porte une morale expérimentale et féminine, opposée aux codes reçus. La défiance envers les « délicieux épanchemens » excessifs et la valorisation de la « liberté » s’accordent avec un anti-sentimentalisme philosophique. Certitude : plausible.

Ce que la lecture textuelle hors contexte a manqué

Elle a traité le texte comme lettre autonome ; le statut romanesque renforce, sans l’infirmer, la lecture « traité déguisé ». L’auto-implication du « je » fautif gagne en relief : c’est une voix de personnage, faillible par construction narrative.

12. Synthèse interprétative

Partie A — Ce que l’analyse sémantique établit

Le fait sémique le plus puissant de ce texte n’est pas l’isotopie //amitié// elle-même — dominante par sa seule masse (« ami » ×7, « amitié » ×3, rubrique 2) — mais le conflit interne qui la travaille : l’amitié y est saisie comme le lieu d’un affrontement entre deux modèles incompatibles du lien, l’un comptable, l’autre libéral (relevé majeur n°1, rubrique 8). Ce conflit n’est pas thématisé en surface ; il se révèle par la lecture des sèmes discrets. Tout l’intérêt de l’analyse tient à ce que la dominante quantitative (//amitié//) ne livre pas le ressort interprétatif, lequel se loge dans une isotopie « très faible » mais décisive, celle de la /transaction-dette/ (rubrique 2 et 3).

Cette isotopie marchande s’établit non par une seule occurrence — ce qui ne serait qu’un indice — mais par un réseau convergent : « exiger » (l.9), verbe de créancier, « une attention qu’il me devait » (l.21), où le sème /dette/ est inhérent, « sacrifice » (l.22), « prétentions » (l.3). C’est ce réseau qui réactive, par contiguïté énumérative, le sème /échange comptable/ du mot « commerce » (l.22), neutralisant sa valeur honorable possible (la relation cultivée) au profit du sème péjoratif que confirme l’apposition « de misère et d’ergoterie ». La vigilance diachronique (rubrique 7) maintient ce point au rang de plausible et non d’acquis : « commerce » peut signifier la simple relation sociale. Mais la convergence du réseau penche fortement vers la lecture marchande, et c’est elle qui fonde le pas-de-côté (rubrique 5) : sous le fond attendu //amitié sentimentale//, affleure un fond //économique// que le texte convoque pour le condamner.

À ce premier acquis s’articule le deuxième relevé majeur : l’opposition réglée entre expansion et rétrécissement (rubrique 8, n°2), qui structure les deux molécules sémiques (rubrique 4). M1 — la mauvaise amitié — agrège {/petitesse/, /vide/, /dette/, /altération/}, lexicalisée analytiquement par dispersion (« petites », l.26 ; « petits », l.24 ; « vides », l.23 ; « plates », l.28 ; « misère », l.22). M2 — la bonne amitié — agrège {/ampleur/, /confiance/, /liberté/, /force/}. Le lien entre les deux n’est pas seulement thématique mais syntaxique : « augmentent le sentiment » (l.25) s’oppose terme à terme à « rétrécissent l’esprit, aigrissent le cœur » (l.27), et la structure « au lieu de… mettent à la place de… » (rubrique 6) inscrit l’antithèse dans la phrase même. C’est ici que les deux molécules cessent de juxtaposer pour se hiérarchiser : le sème /dette/ de M1 n’est pas un trait parmi d’autres, il est la cause du rétrécissement — tenir des comptes, c’est rapetisser l’âme. La gradation ternaire close par « vicieuses » (l.28), en position de clausule forte, transforme le défaut relationnel en corruption morale.

Le troisième relevé majeur, la comparaison picturale (rubrique 3 et 8, n°3), vient apporter le versant positif de cette opposition : aimer « comme les vrais amateurs aiment les tableaux » (l.15), c’est-à-dire ne voir que « les beaux endroits » et « ne voi[r] pas les autres » (l.16). Le sème /aveuglement volontaire/ y est valorisé, par inversion de la doxa qui associe l’amour à la lucidité. Ce relevé éclaire en retour l’aveu antérieur : « cette qualité qui lui manqué et que je m’obstine à lui vouloir trouver » (l.13-14). L’obstination du regard sur le manqué est l’envers exact de l’optique de l’amateur ; elle relève déjà de M1, du regard qui compte et exige. Acquis solide : aimer, ici, c’est inhiber la perception du défaut.

Ces trois axes convergent vers les deux derniers relevés majeurs, qui touchent à la posture du locuteur. D’abord, l’inhibition de la /règle rigide/ : « il est fort difficile de prescrire des règles » (l.1) débouche paradoxalement sur « mon code » (l.9) — mais un code réduit à « l’indulgence et la liberté » (l.8), c’est-à-dire un code qui ne prescrit que l’absence de prescription. Ce n’est pas une contradiction mais la cohérence même du modèle libéral contre le modèle comptable : la loi de l’amitié est de n’imposer aucune dette. Ensuite, l’auto-implication du « je » fautif (rubrique 5) : « me faire maudire de mes amis » (l.5), « je m’obstine » (l.13). Contre l’attente du discours didactique, le maître se range parmi les coupables, ce qui désamorce toute posture d’autorité surplombante.

La plus-value de l’analyse est nette. Une lecture spontanée aurait rangé le texte sous l’éloge de l’amitié et n’aurait vu dans « commerce », « exiger », « devait » que des mots transparents. Le détour par les isotopies discrètes révèle au contraire que le sens du texte se joue dans un lexique faiblement représenté mais structurant : c’est la /transaction/, presque invisible, qui organise l’opposition de toutes les autres. Sans ce détour, l’antithèse expansion/rétrécissement resterait morale et vague ; avec lui, elle devient l’opposition de deux régimes du lien — le créancier et l’amateur.

Partie B — Ce que le contexte confirme, nuance ou infirme

L’analyse des absences (rubrique 10) confirme la lecture du texte comme « traité déguisé » plutôt que comme lettre véritable. L’absence de situation épistolaire ancrée (ni date, ni lieu, ni événement déclencheur) et l’absence de clôture épistolaire (le texte s’achève sur « vicieuses », sans salut ni formule) corroborent que la dominante //amitié//, en Partie A, fonctionnait comme prétexte à exposer une doctrine et non comme réponse à une personne. L’effacement du cadre privé valide donc le glissement vers le discours d’idées que la Partie A constatait sans pouvoir l’expliquer.

L’absence d’autorité convoquée — nulle citation, nul nom, la seule instance étant « mon code » (l.9) — confirme et renforce le relevé de l’auto-implication du locuteur. La Partie A notait que le « je » se range parmi les fautifs ; la rubrique 10 ajoute que ce « je » ne s’appuie sur aucune tradition, fondant une morale singulière et expérimentale contre l’argument d’autorité attendu au siècle. L’inhibition de la /règle rigide/ s’en trouve éclairée : refuser le code reçu et le modèle de l’autorité relèvent du même geste.

L’individualisation du destinataire « présente puis inhibée » (rubrique 10) nuance le statut du « vous » analysé en Partie A. Le correspondant existe (« Vous m’annoncez vos prétentions », l.2) mais ses propos sont aussitôt typifiés, ramenés à « ces sots petits amans vulgaires » (l.24). La Partie A intégrait ce « vous » dans le réseau de la /transaction/ (« prétentions ») ; la rubrique 10 montre qu’il est dissous en figure de repoussoir, ce qui rattache plus fermement encore l’interlocuteur réel au pôle M1 de la mauvaise amitié.

Le regard sur l’œuvre (rubrique 11) confirme rétrospectivement, via le statut romanesque du fragment (extrait de l’Histoire de Madame de Montbrillant), l’analyse des absences : l’effacement du cadre n’est pas une lacune mais l’effet d’une lettre insérée dans une fiction-mémoires. Le « mon ami » renvoie à un personnage, ce qui valide l’intuition de l’individualisation inhibée. Surtout, le contexte encyclopédiste confirme — sans toutefois élever sa certitude au-delà du plausible — l’hypothèse centrale du « fond marchand sous le fond sentimental » (rubrique 5) : une morale expérimentale et féminine, défiante envers la sensiblerie, s’accorde avec le rejet des « délicieux épanchemens » excessifs et la valorisation de la « liberté » (l.8).

Aucun élément des rubriques 10 et 11 n’infirme les acquis de la Partie A. Le statut romanesque ne fait que déplacer légèrement le « je » fautif : ce n’est pas seulement un locuteur qui s’accuse, mais une voix de personnage, faillible par construction narrative. Cette précision approfondit le relevé sans le contredire : la modestie du moi didactique cesse d’être un effet rhétorique pour devenir un trait de caractérisation fictionnelle.


Texte source

Je crois, mon ami, qu’il est fort difficile de prescrire des règles sur l’amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon de penser. Vous m’annoncez vos prétentions1 envers vos amis ; il en viendra ensuite un autre des miens qui en aura de toutes opposées ; de sorte que moi, qui aurai aussi un caractère tout divers, je trouverai dix fois par jour le secret de me faire maudire de mes amis, et de mon côté je les enverrai nécessairement au diable. Il y a deux points généraux, essentiels et indispensables dans l’amitié, auxquels tout le monde est forcé de se réunir : l’indulgence et la liberté ; sans cela il n’est point de liens qui ne se brisent. C’est à peu près à quoi se réduit mon code. Je ne saurais exiger que mon ami m’aime avec chaleur, avec délicatesse, avec réflexion, effusion de cœur, etc., etc., mais seulement qu’il m’aime le mieux qu’il pourra, comme le comporte sa manière d’être ; car tout mon désir ne le réformera2 pas s’il est renfermé, ou léger, ou sérieux, ou gai ; et ma réflexion se portant sans cesse sur cette qualité qui lui manqué et que je m’obstine à lui vouloir trouver, va incessamment me le rendre insupportable. Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment les tableaux. Ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits, et ne voient pas les autres. S’il s’élève une querelle, dites-vous ? Si mon ami a des torts, etc. etc. Eh ! mais je ne sais ce qu’on veut dire quand on s’écrie : Mon ami a des torts avec moi. En amitié je n’en connais que d’une espèce : c’est la méfiance. Mais lorsque je vous entends dire : « Un tel jour il m’a fait un mystère ; un autre, il a préféré telle chose au plaisir d’être avec moi, ou à une attention qu’il me devait ; ou bien, il aurait dû me faire tel sacrifice… » Et puis vient une bouderie. Eh ! laissez, laissez ce commerce de misère et d’ergoterie3 à ces cœurs vides et à ces têtes sans idées. Cela ne va qu’à ces sots petits amans4 vulgaires qui, au lieu de cette confiante sécurité, de ces délicieux épanchemens5 qui, dans les âmes honnêtes et fortes, augmentent le sentiment par l’exercice de la philosophie et de la vertu, mettent à la place de petites querelles fausses ou basses qui rétrécissent l’esprit, aigrissent le cœur et rendent les mœurs plates, quand elles ne les rendent pas vicieuses.


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